20 novembre 2006

LA GAUCHE PEUT-ELLE ENCORE GOUVERNER LA FRANCE ?

A présent que la candidate socialiste a été désignée par les militants du PS, on peut raisonnablement se poser la question de sa capacité à réaliser son programme et, surtout, avec quels alliés.

Le problème de l'alternance, telle que nous la vivons depuis vingt-cinq ans, c'est l'impression qu'elle donne aux citoyens que la politique ne change pas réellement d'un gouvernement à l'autre. Finalement, les marges de manœuvre de nos politiques semblent si étroites que tous les gouvernements finissent par se ressembler. Cet état des choses est cependant dangereux parce qu'il laisse une insatisfaction grandissante s'installer dans le pays, et ouvre la porte à toutes les dérives extrêmes.

 
La tentation de l'extrême droite d'abord, personnifiée par Le Pen pendant plus de trente ans, avec le succès que l'on sait. Dans son dernier baroud d'honneur, celui-ci engrangera peut-être sa dernière grande victoire électorale, avant de se retirer définitivement sur ses terres. Quelle que soit la personnalité qui lui succédera – vraisemblablement sa fille Marine, pour une partie au moins – les idées que celui-ci aura amenées dans le débat politique poursuivront leur parcours dans l'opinion publique pendant de nombreuses années encore. Les thèmes du "ras-le-bol", du "tous pourris" et des solutions à l'emporte-pièce pour satisfaire aux demandes des laissés pour compte de la croissance seront largement repris par de nombreux hommes politiques de droite (de Villiers en tête), voire de gauche (Ségolène Royal ?).

 

L'extrême gauche ensuite, qui a connu son heure de gloire médiatique à l'occasion de la lutte pour le "Non" au projet de constitution européenne, ne parvient pas pour l'instant à mutualiser ses efforts pour présenter un candidat unique qui défende ses idées. Dans certains cas, les vieux combats idéologiques qui perdurent depuis 90 ans au moins prennent le pas sur toute autre considération et rendent toute alliance impossible. Là aussi, l'ancienne "passionaria", Arlette Laguillier, vit certainement son dernier combat majeur avant une retraite définitive. José Bové, Olivier Besancenot, Clémentine Autain et bien d'autres tentent de capter l'héritage d'un parti communiste moribond et exsangue. Marie-Georges Buffet, prête à s'allier au vieux frère ennemi socialiste, devra sa survie au score qu'elle réalisera. Selon ce résultat, le PC disparaîtra peut-être pour laisser la place à une nouvelle organisation de l'extrême gauche. Toutefois, elle peut encore compter sur ses nombreux élus locaux et sur son implantation profonde dans certaines régions. Le mouvement de l'histoire plaiderait pour une liquidation définitive de ces structures anciennes pour une refondation d'un projet à nouveau révolutionnaire. Les solutions que présente ce camp sont largement diffusées par les médias, grâce aux combats acharnés des alter-mondialistes de tout poil. Leur espoir, et les promesses électorales qui en découlent, est de parvenir à mettre en place un Lula ou un Chavez français, qui romprait avec cinquante années de politique socialo-libérale. Même si le risque de dérapage vers un système totalitaire, de type chinois ou soviétique, semble éloigné, on peut se demander dans quelles conditions et sous quelle forme un gouvernement de ce type pourrait bien se former et diriger le pays, compte tenu des engagements internationaux et de la place de la France sur l'échiquier mondial.

 
Et c'est ici que se pose le grand problème de la candidate socialiste. Pourra-t-elle renouer des alliances solides avec ses partenaires extrêmes, dont les Verts ? L'union de la gauche, puis la gauche plurielle, ont laissé des cicatrices qui tardent à se refermer. Dans un système politique tel que le nôtre, au scrutin majoritaire favorisant les grandes formations politiques, le poids électoral du PS pèsera lourdement sur les décisions des uns et des autres. Si nous étions dans un système proportionnel, il y a bien longtemps que le parti aurait explosé en différents mouvements. La tendance la plus à gauche, incarnée par Emmanuelli et des élus plus radicaux comme Mélenchon, peine à cohabiter avec les réformateurs sociaux-démocrates, incarnée par Rocard et héritière de Mendès-France. Qu'il y-t-il de commun entre tous ces héritiers du Mitterrandisme des années 80, sinon le désir de se partager le gâteau électoral ? Fabius a oublié son célèbre "Lui c'est lui, et moi c'est moi". Jospin a connu son heure de gloire et ne paraît pas en mesure d'incarner un nouveau rassemblement des forces de gauche. Hollande, trop habile pour prendre le risque de se brûler, gère le parti comme un bon père de famille, sans imagination ni projet. Montebourg a grillé toutes ses cartouches les unes après les autres, jusqu'à sa soumission à Ségolène Royal.

 
La candidate socialiste, à n'en pas douter, se reposera sur le programme électoral du parti, mais celui-ci, né d'un compromis ardu entre les trois grandes tendances du parti, est bien terne et limité à des vœux raisonnables sans commune mesure avec les attentes des Français. Pour proposer de nouvelles solutions, il faudrait qu'elle engage le pays dans une réelle rupture avec les institutions et les structures actuelles. Les promesses de "démocratie participative" risquent de désespérer encore un peu plus notre pays. Face aux réalités du pouvoir, il est à peu près certain que Ségolène Royal serait obligé de "centrer" son action et de mener la politique proposée par Strauss-Kahn (avec Strauss-Kahn ?). Elle qui incarne pour l'instant, par la grâce des sondages, cette demande de réforme et de rupture, semble bien incapable de réunir la gauche au premier tour. Pour peu que l'extrême-gauche et les verts parviennent à une candidature unique, ils pourraient réunir près de 20% des voix, soit plus que Jospin en 2002. N'oublions pas que, lui aussi, était le favori des sondages jusqu'aux tout derniers jours de la campagne.

 
Le système est moribond et ne génère plus que de la douleur. Comme tout système, celui-ci s'est progressivement sclérosé et n'est plus qu'une machine à fabriquer des décrets ou des lois, loin des réalités sociales du pays. Plus personne ne doute de la capacité des socialistes à administrer le pays. Mais ce que le pays attend d'eux, c'est de le diriger vers un réel changement. Dans notre goût pour la royauté et notre admiration pour les hommes providentiels, nous attendons notre nouveau messie, qui nous délivrera de nous-même. Cet homme, ou cette femme, providentiel(le) qui donnera un nouvel élan au pays, en rétablissant la justice sociale, en prenant aux riches pour donner aux pauvres, en protégeant tous nos acquis, sans nous demander aucun effort… Vaste utopie collective.

 
Pourtant, les prochains gouvernements pourraient bien bénéficier de conditions économiques largement favorables, ouvrant la porte à de réelles mutations sociales. Le passage à la retraite de toute la population des baby-boomers, créant la nouvelle génération des papy-boomers, laissera le champ libre aux plus jeunes, réduisant automatiquement le chômage à néant. Progressivement, le plein emploi succédera à la longue crise que nous avons vécue depuis trente ans. Bien entendu, la question du financement des retraites se posera, mais si la croissance se maintient grâce à la consommation, on trouvera certainement des mécanismes permettant de financer indirectement cette charge nouvelle. On peut également supposer que les mentalités évolueront et qu'un certain nombre de retraités reprendront un travail, cotisant à nouveau au système social. La tendance généralisée à l'automatisation et l'orientation de notre industrie vers des secteurs de pointe, difficilement délocalisables, génèreront de nouveaux revenus, taxables sous forme de CSG par exemple. Alors que certains veulent réindustrialiser la France, l'objectif des socialistes devrait, au contraire, revenir à ce principe fondamental du parti, et du marxisme en général, qui est de libérer le prolétaire de la contrainte de travail. La réduction constante du temps de travail s'est accompagnée d'une productivité toujours plus grande de chaque ouvrier. Dans les vingt prochaines années, les mutations technologiques devraient permettre de libérer encore plus les travailleurs et les activités économiques se tourner davantage vers les services.

 
Dans ce contexte, tous les éléments devraient être réunis pour permettre à un gouvernement de gauche d'enfin réaliser quelques-uns de ses projets. La période de transition risque cependant d'être rude, surtout si les compromis politiques ne parviennent pas à dégager des majorités stables. On voit bien, dans la gestion de la ville de Paris par exemple, toutes les difficultés que rencontre le parti socialiste pour concilier les demandes extrémistes de son aile verte avec les réalités économiques et sociales. Comment pourrait-il, dans ces conditions, diriger le pays en étant allié avec un parti d'extrême gauche ? Seul le parti communiste, amer mais réaliste, semble prêt au compromis. Pour l'instant, une seule voie n'a jamais été tentée. Elle a été suggérée et initiée par François Bayrou cet été. Ce serait une alliance des sociaux-démocrates avec les sociaux-chrétiens de l'UDF. Loin de la ligne ultra-libérable de certains membres de l'entourage de Sarkozy, la droite peut aussi se recomposer en force de proposition autour du projet de Bayrou. Tout dépendra de la dynamique de l'élection présidentielle, et surtout des élections législatives qui suivront. Entre-temps, il faudra que la candidate socialiste réfléchisse longuement aux propositions qu'il soumettra aux Français, et des alliances qu'il devra consentir pour parvenir au pouvoir.

Posté par anima persa à 07:55 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

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