10 mars 2007

Les Français préfèrent la cohabitation

Le débat porte, ces jours-ci, sur la capacité de François Bayrou à former un nouveau gouvernement. La gauche, comme la droite, proclame à l'envi que les Français ne veulent pas d'une nouvelle cohabitation entre un président "de droite" et un gouvernement de gauche. Sarkozy, pour tenter de récupérer une partie des voix captées par Bayrou, déclare pouvoir intégrer "des ministres de gauche" dans son gouvernement. Mais quelle est réellement l'opinion des Français ? Voici ce que nous nous proposons d'analyser. 

Nous avons analysé les sondages d'opinion concernant l'action du gouvernement durant les trente dernières années*. Au début de cette période, Raymond Barre est le Premier Ministre de Valéry Giscard d'Estaing. La cohabitation est un concept lointain et incertain. La société française est encore marquée par une bipolarisation évidente. D'un côté, la droite est franchement libérale, elle favorise le capitalisme et maintient l'ordre. De l'autre, l'union de la gauche est constituée, le Parti Communiste représente encore 20% des électeurs et le désir de revanche est "chevillé au corps" de tous les ouvriers après vingt années de pouvoir absolu de la droite. Le Front National et Jean-Marie Le Pen rassemblent moins d'un pourent des intentions de vote.

Trente ans plus tard, nous avons toujours un gouvernement de droite, avec un Président de droite et un gouvernement de la même couleur. Pourtant, plus rien n'est à la même place. Les crises sont passées par là. Le bloc communiste s'est effondré. La droite s'est fondue dans les structures de l'UMP, phagocytées par le RPR. Le capitalisme est devenu incontrôlable. La gauche et l'extrême-gauche n'en finissent plus de divorcer. La droite ne parvient pas à rassembler une majorité sans l'apport des voix du Front National, qui représente près de quinze pourcents de l'électorat.

Durant ces 341 mois de référence, trois périodes de cohabitation sont venues perturber le jeu politique. Le premier gouvernement est celui d'une double revanche. Jacques Chirac revient à Matignon dix ans après son premier passage. Il se venge de Giscard, qu'il a contribué à faire perdre en 1981. Il veut battre les socialistes après deux législatives difficiles. Il a gagné en rassemblant toute la droite derrière lui. Mais la popularité de son gouvernement devient négative neuf mois après son arrivée au pouvoir. A la Présidentielle suivante, Mitterrand réunit une partie du centre sous la bannière de la "Majorité Présidentielle" et remporte les élections haut la main.
Revenant à une pratique fréquente avant l'unification du parti socialiste à Epinay, en 1971, la troisième voie a remontré le bout de son nez. Retour du balancier vers la gauche.

Les gouvernements suivants vont voir leur popularité s'effriter progressivement. La déception est grande et s'accumule depuis 1981. Quand Mauroy avait atteint des sommets de popularité éphémères (au-dessus de 70% durant les quatre premiers mois), les cotes de Rocard descendent jusqu'à 48%, celles de Cresson s'effondrent jusqu'à 22%, Beregovoy remonte difficilement au-dessus des 50% d'opinion favorable durant six mois à peine. La deuxième cohabitation semble inévitable.

Deuxième Premier Ministre de cohabitation : Edouard Balladur. A la tête d'une coalition RPR-UDF forte, Jacques Chirac a préféré laisser son "ami de trente ans" diriger le gouvernement pour éviter la confrontation douloureuse avec Mitterrand. Jamais l'opinion n'est restée aussi satisfaite de cette cohabitation. Durant deux années, la courbe ne s'infléchit que lentement. Les scores obtenus dans les sondages rejoignent ceux du premier gouvernement Mauroy : 73% d'opinions favorables. Balladur est le favori des sondages pour la Présidentielle. Chirac mange des pommes. Delors renonce à se présenter. Bayrou et Sarkozy soutiennent le Premier Ministre au nom du rassemblement. Et, finalement, Chirac remporte la mise ! Fin de la cohabitation et début d'une nouvelle période "bleu horizon". Un petit problème cependant, perce sous la cuirasse du vainqueur. Il a gagné grâce à son discours concernant la "fracture sociale". Dans son équipe, les tenants d'une droite républicaine égalitaire, défendue par Séguin, s'oppose à l'ultralibéralisme préconisé par Madelin. Chirac finit par choisir le "meilleur d'entre [eux]". Juppé Premier Ministre, c'est la descente d'un inspecteur des impôts dans une foire à la farfouille. De maladresses en provocations, l'opinion se retourne rapidement contre le gouvernement. Après quatre mois seulement, la courbe devient négative. Elle descend jusqu'au score historique d'Edith Cresson d'impopularité : 23% d'opinions favorables seulement. Chirac, avec son conseiller, Dominique de Villepin, a soudain une illumination : la dissolution. Résultat : Jospin devient le troisième Premier Ministre de cohabitation de la 5ème République.

Troisième tour, avec cinq années devant lui pour appliquer son programme. A nouveau, la cote de popularité du gouvernement s'envole. Durant  57 mois consécutifs, elle restera positive, rejoignant presque (71%) celle de Balladur et Mauroy avant lui. Tout aurait du l'amener au fauteuil présidentiel. Tout, sauf le 21 avril 2002. La suite est bien connue de chacun et présente à nos mémoires. Chirac réélu avec 80% des voix nomme des gouvernements résolument libéraux. Raffarin, puis Villepin, s'enfoncent dans les sondages pour atteindre le niveau le plus bas historique de 17% d'opinions favorables, record obtenu en juillet 2006.

En fin de compte, on constate que les gouvernements successifs n'ont été populaires que durant les périodes de cohabitation. Celles-ci ont représenté un peu moins d'un tiers de ces trente dernières années. Au cours de ces 111 mois de gouvernements opposés au chef de l'état, leur cote de confiance n'est jamais descendue en-dessous de 40%, se maintenant largement au-dessus de la barre des 50% durant 89 mois. Sur les périodes Balladur et Jospin, le taux de satisfaction est encore plus étonnant. Leurs cotes de popularité sont restées favorables durant plus de 80 mois sur une période cumulée de 86 mois, c'est-à-dire à peine six mois en plus de sept ans !

La proposition de Bayrou de constituer un gouvernement "d'union nationale", réunissant droite et gauche ressemble beaucoup à une forme de cohabitation subtile. Un Président de la République de "centre-droit" nommant un Premier Ministre de "centre-gauche" n'est plus un scénario de science-fiction. UMP et PS craignent ce résultat où ils perdraient définitivement leur omnipotence. N'oublions pas que la Présidentielle se joue en quatre tours : les deux tours de l'élection proprement dite, puis les deux suivants des législatives. La dynamique d'une élection entraîne mécaniquement le ralliement des "petits". Les ex-UDF partis à l'UMP reviendraient bien vite au bercail en cas de victoire. Une partie de l'UMP, dont on peut rappeler qu'il ne s'agit que d'un agrégat des anciennes formations de droite (Démocratie Libérale, RPR...), chercherait à obtenir un label "présidentiel" pour remporter des duels fratricides, ou éviter des triangulaires en face du Front National. De même au Parti Socialiste, où l'explosion provoquée par le référendum sur le traité pour une constitution européenne a laissé des blessures profondes. Récemment, Dominique Strauss-Kahn a annoncé qu'il n'accepterait pas un poste de Premier Ministre dans un gouvernement centriste, mais, dans le même temps, il a appelé François Bayrou à rejoindre Ségolène Royal pour un gouvernement d'union nationale sous la férule socialiste ! Ce faisant, il n'a fait qu'approuver la position du candidat UDF et valider le fait qu'un gouvernement "mixte" était souhaitable pour battre Nicolas Sarkozy.

A six semaines des Présidentielles, le choix des Français n'est pas encore définitif. Mais s'ils choisissent François Bayrou, il est certain qu'ils retrouveront un mode de gouvernance qu'ils ont plébiscité par le passé : la cohabitation.

*source : TNS SOFRES. Sondages d'opinion mensuels d'avril 1978 à mars 2007.

Posté par anima persa à 08:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

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