16 juin 2007
TVA SOCIALE, FRANCHISE MEDICALE, VERS UNE PRIVATISATION DE LA SECURITE SOCIALE ?
Pour
justifier ses projets de "TVA anti-délocalisation", le gouvernement
certifie que la baisse des charges sociales entraînera une baisse automatique
des prix. Avant cela, le candidat Sarkozy a promis de mettre en place une
franchise médicale afin de financer le déficit de la sécurité sociale. Quelles sont
les logiques budgétaires et la philosophie économique de ces plans ?
D'entrée, soyons clairs :
notre système social ne peut plus être financé par le travail exclusivement.
Vieillissement de la population, augmentation du coût des soins, diminution du
nombre d'actifs… Tous ces éléments rendent la gestion de notre système de santé
de plus en plus problématique. Les déficits s'accumulent, malgré les plans de
financement successifs. Rappelons que le dernier en date, présenté par Xavier
Bertrand en novembre 2005, était supposé ramener le déficit sous la barre des
10 milliards d'euros.
La franchise médicale
Lors de la "Convention
Santé" de l'UMP, en juin dernier, Sarkozy se demandait : "Y a-t-il une seule assurance sans
franchise ?", confondant Sécurité
sociale et Assurance maladie.
Fillon allait plus loin encore, ne comprenant pas que le paiement d'une
franchise sur les soins de santé soit insupportable "alors qu'une charge de plusieurs centaines d'euros par an pour la
téléphonie mobile ou l'abonnement Internet ne pose pas de questions".
On rappellera au Premier Ministre que les salariés versent déjà plus de 15% de
leurs revenus chaque mois (auxquels s'ajoutent les 23% cotisés par leurs
employeurs), soit 191,81 € par mois pour un Smicard (et 280 € de plus pour
l'employeur) ! Comment mettre en balance, par ailleurs, des dépenses
utiles comme le téléphone portable ou Internet avec cette cotisation
indispensable pour la préservation de la santé de chacun ?
Les premières propositions
de Sarkozy, dans son livre "Libre"
(janvier 2005), situaient ce déremboursement à 500 FF (75 €) par
cotisant. Dans l'élaboration du projet présidentiel, des chiffres différents se
sont succédés, allant de 100 € par an et par personne jusqu'à la
proposition actuelle, réduite à 40 € par an et par foyer. On constate que
ce projet n'est pas récent. Pour plus d'informations sur ce sujet, je vous
renverrai vers "Les Fossoyeurs de la
Santé", le livre du Docteur Christian Lehmann et l'article publié sur
Agoravox en avril dernier (lien).
Tous les efforts du
gouvernement, dans la suite des politiques mises en place par Mattéi,
Douste-Blazy et Xavier Bertrand depuis 2002, vont vers une "responsabilisation des assurés". On remplace le rapport
entre "soignant – malade"
par une relation "marchand –
client", les personnes consultant un médecin devenant de simples consommateurs de soins. On va ainsi,
progressivement, vers une logique économique de marchandisation qui devrait
aboutir logiquement à la privatisation du système de santé, sur un modèle
américain. Pour rappel, le coût global de notre santé représente 10,5% de notre
PIB, contre 15% aux USA.
La TVA "anti-délocalisations"
Glissant toujours dans le
même sens, le gouvernement souhaite instaurer une TVA sociale, supposée
financer une partie de la sécurité sociale, tout en allégeant les charges
sociales des entreprises. On promet une réduction des prix (hors taxes) correspondant
à la hausse de la TVA par effet mécanique.
Alors qu'on nous parle de
lutte contre la délocalisation, notre main d'œuvre étant supposée trop chère et
subissant des charges sociales insupportables, posons-nous un instant la
question de calculer le poids de la main d'œuvre dans le prix d'une voiture par
exemple. Selon vous : 50% ? 60 % ? Plus ou moins ?
Surprise ! D'après le patron de Fiat, Sergio Marchionne, les coûts
salariaux ne représentent qu'entre 4 et 7% du prix d'une voiture. C'est pourquoi
la marque italienne a décidé de ne pas procéder à des licenciements lorsqu'elle
a traversé de graves difficultés. Le groupe italien a préservé l'emploi en
constatant que les travailleurs de Fiat et leurs familles étaient aussi leurs
principaux clients et leurs meilleurs représentants.
Lorsque le gouvernement
prévoit une réduction du prix d'une voiture équivalente à la hausse de la TVA
(soit 5%), cela revient, en fait, à réduire la marge des constructeurs de
4,75%. Cette hausse de la TVA correspond, de fait, à un transfert de la charge
de la sécurité sociale du travail vers la fiscalité.
Le financement des déficits
Revenons enfin sur la
question essentielle : comment financer le déficit de la sécurité
sociale ? Tout d'abord, replaçons les chiffres dans leur contexte. Le
déficit s'élève à 10,26 milliards d'euros, somme considérable en soi, mais qui
ne représente que 3,4% du budget du système de santé. Rappelons également que
l'Etat doit 5,1 milliards à ce système. Ainsi que le souligne le rapport de la commission
des comptes de la sécurité sociale (CCSS) de septembre 2006, "l'apurement
de ses dettes par l'Etat à la fin du premier semestre 2006 apparaît très
modeste : il a en effet été payé 254 millions d'euros sur les 5 271 millions
d'euros dus qui ressortent de la situation nette au 31 décembre 2005, ce qui
représente un peu moins de 5 %".
A ce stade, pourquoi ne
pas aller directement vers une solution plus radicale ? On pourrait
supprimer totalement les charges sociales, libérant ainsi 45% du PIB, en compensant
cet allégement généralisé par le rétablissement des impôts directs sur
l'ensemble de la population. Alors que tous les leaders politiques français
n'ont pas de mots assez élogieux pour vanter les modèles danois ou suédois, on
rappellera utilement que la fiscalité directe dans ces pays se situe à des
niveaux astronomiques par rapport aux nôtres (au minimum 37% d'impôts directs,
pour tout contribuable !). La participation des utilisateurs dans les
soins de santé est, par ailleurs, nettement inférieure dans ces pays
scandinaves (moins de 15% en Suède et en Norvège, 17% au Danemark, contre 24%
en France).
Dès lors, si l'on convient
que la fiscalité doit remplacer, à terme, le système actuel de sécurité
sociale, il faut rechercher les moyens les plus justes pour effectuer ce
transfert. C'est un Premier Ministre socialiste qui nous a doté de ce moyen.
Michel Rocard, en instaurant la CSG (complétée par la CRDS sous Juppé) en 1990,
a inventé un système de financement qui représente aujourd'hui plus de 55,15
milliards d'euros par an, soit un tiers de la branche maladie de la Sécurité
Sociale. La TVA sociale, ou quel que soit son nom, serait un nouveau moyen
d'accroître les ressources du système, de façon "indolore". Est-elle
pour autant plus ou moins "égale" pour tout le monde ? La
consommation des ménages est la base même de toute reprise économique, en
France comme ailleurs. Réduire le pouvoir d'achat par une augmentation de la
fiscalité indirecte entraînera automatiquement un ralentissement économique et une
augmentation du chômage. On aurait pu imaginer une réduction des charges
sociales (certainement nécessaire pour les petites entreprises de service),
compensée par un transfert de ces charges vers la CSG. Ces ressources nouvelles
s'appliqueraient à tous les revenus (y compris ceux des capitaux), sans
pénaliser la consommation.
Quant au modèle de soins
de santé que le Président de la République veut appliquer en France, il faudra
qu'il se décide enfin. Il a déclaré à plusieurs reprises que le modèle français
ne saurait être remis en cause. "Les
Français n'y sont pas prêts", aurait-il expliqué à ses conseillers. En
attendant que nous soyons enfin prêts pour ce grand changement, le gouvernement
tente, maladroitement, de nous convaincre que nous devons accepter
l'inéluctable pour nous offrir des soins dignes de ce nom, alors que les
Etats-Unis eux-mêmes se tournent vers nous pour comprendre comment nous faisons
pour assurer une couverture sociale équitable et universelle.
10 mars 2007
Les Français préfèrent la cohabitation
Le débat porte, ces jours-ci, sur la capacité de François Bayrou à former un nouveau gouvernement. La gauche, comme la droite, proclame à l'envi que les Français ne veulent pas d'une nouvelle cohabitation entre un président "de droite" et un gouvernement de gauche. Sarkozy, pour tenter de récupérer une partie des voix captées par Bayrou, déclare pouvoir intégrer "des ministres de gauche" dans son gouvernement. Mais quelle est réellement l'opinion des Français ? Voici ce que nous nous proposons d'analyser.
Nous avons analysé les sondages d'opinion concernant l'action du gouvernement durant les trente dernières années*. Au début de cette période, Raymond Barre est le Premier Ministre de Valéry Giscard d'Estaing. La cohabitation est un concept lointain et incertain. La société française est encore marquée par une bipolarisation évidente. D'un côté, la droite est franchement libérale, elle favorise le capitalisme et maintient l'ordre. De l'autre, l'union de la gauche est constituée, le Parti Communiste représente encore 20% des électeurs et le désir de revanche est "chevillé au corps" de tous les ouvriers après vingt années de pouvoir absolu de la droite. Le Front National et Jean-Marie Le Pen rassemblent moins d'un pourent des intentions de vote.
Trente ans plus tard, nous avons toujours un gouvernement de droite, avec un Président de droite et un gouvernement de la même couleur. Pourtant, plus rien n'est à la même place. Les crises sont passées par là. Le bloc communiste s'est effondré. La droite s'est fondue dans les structures de l'UMP, phagocytées par le RPR. Le capitalisme est devenu incontrôlable. La gauche et l'extrême-gauche n'en finissent plus de divorcer. La droite ne parvient pas à rassembler une majorité sans l'apport des voix du Front National, qui représente près de quinze pourcents de l'électorat.
Durant ces 341 mois de référence, trois périodes de cohabitation sont venues perturber le jeu politique. Le premier gouvernement est celui d'une double revanche. Jacques Chirac revient à Matignon dix ans après son premier passage. Il se venge de Giscard, qu'il a contribué à faire perdre en 1981. Il veut battre les socialistes après deux législatives difficiles. Il a gagné en rassemblant toute la droite derrière lui. Mais la popularité de son gouvernement devient négative neuf mois après son arrivée au pouvoir. A la Présidentielle suivante, Mitterrand réunit une partie du centre sous la bannière de la "Majorité Présidentielle" et remporte les élections haut la main. Revenant à une
pratique fréquente avant l'unification du parti socialiste à Epinay, en
1971, la troisième voie a remontré le bout de son nez. Retour du balancier vers la gauche.
Les gouvernements suivants vont voir leur popularité s'effriter progressivement. La déception est grande et s'accumule depuis 1981. Quand Mauroy avait atteint des sommets de popularité éphémères (au-dessus de 70% durant les quatre premiers mois), les cotes de Rocard descendent jusqu'à 48%, celles de Cresson s'effondrent jusqu'à 22%, Beregovoy remonte difficilement au-dessus des 50% d'opinion favorable durant six mois à peine. La deuxième cohabitation semble inévitable.
Deuxième Premier Ministre de cohabitation : Edouard Balladur. A la tête d'une coalition RPR-UDF forte, Jacques Chirac a préféré laisser son "ami de trente ans" diriger le gouvernement pour éviter la confrontation douloureuse avec Mitterrand. Jamais l'opinion n'est restée aussi satisfaite de cette cohabitation. Durant deux années, la courbe ne s'infléchit que lentement. Les scores obtenus dans les sondages rejoignent ceux du premier gouvernement Mauroy : 73% d'opinions favorables. Balladur est le favori des sondages pour la Présidentielle. Chirac mange des pommes. Delors renonce à se présenter. Bayrou et Sarkozy soutiennent le Premier Ministre au nom du rassemblement. Et, finalement, Chirac remporte la mise ! Fin de la cohabitation et début d'une nouvelle période "bleu horizon". Un petit problème cependant, perce sous la cuirasse du vainqueur. Il a gagné grâce à son discours concernant la "fracture sociale". Dans son équipe, les tenants d'une droite républicaine égalitaire, défendue par Séguin, s'oppose à l'ultralibéralisme préconisé par Madelin. Chirac finit par choisir le "meilleur d'entre [eux]". Juppé Premier Ministre, c'est la descente d'un inspecteur des impôts dans une foire à la farfouille. De maladresses en provocations, l'opinion se retourne rapidement contre le gouvernement. Après quatre mois seulement, la courbe devient négative. Elle descend jusqu'au score historique d'Edith Cresson d'impopularité : 23% d'opinions favorables seulement. Chirac, avec son conseiller, Dominique de Villepin, a soudain une illumination : la dissolution. Résultat : Jospin devient le troisième Premier Ministre de cohabitation de la 5ème République.
Troisième tour, avec cinq années devant lui pour appliquer son programme. A nouveau, la cote de popularité du gouvernement s'envole. Durant 57 mois consécutifs, elle restera positive, rejoignant presque (71%) celle de Balladur et Mauroy avant lui. Tout aurait du l'amener au fauteuil présidentiel. Tout, sauf le 21 avril 2002. La suite est bien connue de chacun et présente à nos mémoires. Chirac réélu avec 80% des voix nomme des gouvernements résolument libéraux. Raffarin, puis Villepin, s'enfoncent dans les sondages pour atteindre le niveau le plus bas historique de 17% d'opinions favorables, record obtenu en juillet 2006.
En fin de compte, on constate que les gouvernements successifs n'ont été populaires que durant les périodes de cohabitation. Celles-ci ont représenté un peu moins d'un tiers de ces trente dernières années. Au cours de ces 111 mois de gouvernements opposés au chef de l'état, leur cote de confiance n'est jamais descendue en-dessous de 40%, se maintenant largement au-dessus de la barre des 50% durant 89 mois. Sur les périodes Balladur et Jospin, le taux de satisfaction est encore plus étonnant. Leurs cotes de popularité sont restées favorables durant plus de 80 mois sur une période cumulée de 86 mois, c'est-à-dire à peine six mois en plus de sept ans !
La proposition de Bayrou de constituer un gouvernement "d'union nationale", réunissant droite et gauche ressemble beaucoup à une forme de cohabitation subtile. Un Président de la République de "centre-droit" nommant un Premier Ministre de "centre-gauche" n'est plus un scénario de science-fiction. UMP et PS craignent ce résultat où ils perdraient définitivement leur omnipotence. N'oublions pas que la Présidentielle se joue en quatre tours : les deux tours de l'élection proprement dite, puis les deux suivants des législatives. La dynamique d'une élection entraîne mécaniquement le ralliement des "petits". Les ex-UDF partis à l'UMP reviendraient bien vite au bercail en cas de victoire. Une partie de l'UMP, dont on peut rappeler qu'il ne s'agit que d'un agrégat des anciennes formations de droite (Démocratie Libérale, RPR...), chercherait à obtenir un label "présidentiel" pour remporter des duels fratricides, ou éviter des triangulaires en face du Front National. De même au Parti Socialiste, où l'explosion provoquée par le référendum sur le traité pour une constitution européenne a laissé des blessures profondes. Récemment, Dominique Strauss-Kahn a annoncé qu'il n'accepterait pas un poste de Premier Ministre dans un gouvernement centriste, mais, dans le même temps, il a appelé François Bayrou à rejoindre Ségolène Royal pour un gouvernement d'union nationale sous la férule socialiste ! Ce faisant, il n'a fait qu'approuver la position du candidat UDF et valider le fait qu'un gouvernement "mixte" était souhaitable pour battre Nicolas Sarkozy.
A six semaines des Présidentielles, le choix des Français n'est pas encore définitif. Mais s'ils choisissent François Bayrou, il est certain qu'ils retrouveront un mode de gouvernance qu'ils ont plébiscité par le passé : la cohabitation.
*source : TNS SOFRES. Sondages d'opinion mensuels d'avril 1978 à mars 2007.
28 février 2007
Présidentielle : entre chaos et anarchie ?
Tous les candidats à l'élection promettent la rupture, le changement, la réforme, selon des termes variés et souvent opposés. Mais quelle est la société que nous promettent réellement les quatre candidats "présidentiables" ? Quel type de gouvernement pourraient-ils ou voudront-ils mettre en place dès leur élection ? Comment leur personnalité risque de peser sur les premiers mois de gouvernement ? Une petite analyse prospective, sans parti pris ni exclusive.
Le chaos
Dimanche 6 mai, 20 heures
et 01 seconde. Le portrait s'affiche lentement à l'écran. Jean-Marie Le Pen est
Président de la République. Contre toute attente, après cinquante années de
combat politique, le vieux leader d'extrême droite (je sais, ils ne veulent
plus qu'on les appelle comme ça) est enfin parvenu au pouvoir. Il semble
lui-même ne pas croire aux chiffres. A la Bastille, des milliers de partisans
se réunissent pour célébrer leur victoire. D'autres groupes de jeunes gens
descendent dans la rue. Pendant toute la nuit, de violents affrontements
opposent gauchistes et partisans lepénistes. Les jours suivants, l'ordre est
rétabli progressivement, malgré de violentes émeutes en banlieue. Les médias du
monde entier retransmettent les images terribles de bus brûlés, de voitures de
police attaquées à coups de cocktails molotov. Des milices d'extrême droite
lancent des ratonnades dans les squats d'immigrés clandestins. Chirac refuse de
serrer la main de Le Pen lors de la passation du pouvoir, le Parlement est
vide, dans l'attente des prochaines législatives. C'est le chaos total…
Cessons ici la politique
fiction pour revenir aux données réelles. En cas de victoire, Le Pen devrait rapidement constituer une
majorité pour gouverner. Lors des législatives, les listes d'extrême droite
bénéficieraient naturellement de l'élan de la victoire présidentielle. Malgré
tout, il est peu probable, sans un maillage de sections fortement implantées
dans les régions, que le Front National parvienne à dépasser les 30% des voix.
Une majorité parlementaire ne pourrait se constituer sans l'apport des voix de
différents partis de droite souverainistes. En cas de majorité, même étroite,
avec l'apport de la frange la plus droitière de l'UMP et du Mouvement pour la
France, Le Pen obtiendrait les moyens de modifier les règles du jeu et de
dissoudre l'Assemblée pour provoquer des élections à la proportionnelle.
Prendrait-il le risque de remettre en jeu son pouvoir, si fraîchement acquis,
ou bien profiterait-il, à l'instar de François Mitterrand, des avantages que
fournit le scrutin majoritaire à deux tours pour le parti parvenu en tête des
élections ? Tout dépend de la marge de manœuvre dont il disposerait.
Il
est certain que le FN, en tout cas, ne disposerait pas d'un nombre de
"ministrables" suffisant pour constituer un gouvernement crédible.
Quel premier ministre ? Gollnisch en rêve. Bruno Mégret aurait pu
l'espérer, s'il avait apporté plus de sept signatures à Le Pen ! De
Villiers le refuserait pour préserver son avenir. Marine se réserverait pour la
Présidentielle suivante. Resterait des "exfiltrés" de l'UMP dont la
formation ou le passé autoriseraient de les nommer sans risque d'être taxés
d'amateurisme. La liste de candidats serait longue, malgré les apparences. Le
goût du pouvoir, la manœuvre politique peuvent amener bien des élus à choisir
la proie au lieu de l'ombre. Pourquoi pas un Dupont-Aignan, ou une Christine
Boutin, par exemple ? (Tout réfléchi, cet exemple est peut-être un peu
extrême).
Reste encore à définir les marges de manœuvre réelles d'un
gouvernement d'extrême droite face aux engagements de la France en Europe.
Sortir de l'Euroland ? Revoir tous les traités ? De nombreux
engagements de campagne seraient inapplicables parce qu'ils exigeraient une
refonte complète des institutions. Le Sénat ne changera pas de majorité
entre-temps et toute modification de la Constitution nécessite la réunion du
Parlement en Congrès.
Finalement, une élection
de Le Pen à la présidence s'achèverait, selon toute vraisemblance, par une
politique finalement assez proche de celle d'un gouvernement de droite
classique, avec une "touche" de lutte contre l'immigration toute
particulière. Les électeurs déçus retourneraient alors vers les partis
traditionnels et l'aventure frontiste s'achèverait dans la désillusion. Les
expériences autrichiennes ou italiennes l'ont prouvé. Un gouvernement purement
néo-fasciste, ou même seulement souverainiste, dès qu'il obtient le pouvoir, abandonne
une bonne partie de son programme parce que celui-ci est tout simplement inapplicable.
La seule solution serait de franchir le Rubicon et d'abolir le parlementarisme
pour instaurer la dictature, mais là, on entre dans un autre scénario.
La cohabitation permanente
Deuxième scénario : Bayrou
président. La montée régulière du candidat UDF dans les sondages commence à
inquiéter les candidats des deux partis majoritaires traditionnels. Leur
argument principal pour s'en défendre : il ne pourra pas constituer de majorité
et, par conséquent, il ne pourra pas réellement gouverner la France. François
Hollande et Nicolas Sarkozy invoquent les "mauvais souvenirs" de la
cohabitation. Pourtant, lorsqu'on observe les chiffres de popularité des
gouvernements depuis 1981, on constate que la cohabitation a été plébiscitée à
trois reprises au moins. Les gouvernements Chirac entre 86 et 88, Balladur de
93 à 95 et Jospin de 97 à 2002, ont été bien plus populaires que ceux d'Edith
Cresson, d'Alain Juppé ou de Jean-Pierre Raffarin durant la même période. De
fait, la population "politisée" ne représente qu'un petit tiers des
électeurs. La moitié des inscrits sur les listes électorales s'abstiennent,
votent blanc, nul ou pour un parti d'opposition non représenté à l'Assemblée
Nationale. Le reste varie, d'une élection à l'autre, sur des critères purement
subjectifs comme : "elle est bien en blanc" ou "il est
sympathique", avant tout critère politique. La thèse d'un Président de la
République de centre-droit comme François Bayrou désignant un Premier Ministre
de centre-gauche, comme Dominique Strauss-Kahn ou Jean-Louis Borloo, a toute
les chances de plaire énormément aux Français.
Reste le problème
politique sur la méthode pour y parvenir. Ici encore, une mécanique électorale
amènerait inévitablement un parti de "majorité présidentielle" à
l'Assemblée Nationale, même avec une différence de sièges très faible.
L'intérêt de François Bayrou serait de préparer une refonte du code électoral
pour y introduire une forte dose de proportionnelle. Pour garantir la
continuité de son mandat, le président centriste devra jouer perpétuellement
entre les différentes tendances du Parlement. Cette VIème République
serait sans doute très différente de la IVème, de triste mémoire. En
préservant une élection du Président de la République au suffrage universel, on
conserverait les avantages de la Vème République tout en favorisant
un parlementarisme plus actif.
En cas
de changement de régime, les deux grands partis imploseraient vraisemblablement pour se
subdiviser en autant de tendances que possible. Pour rappel (pour ceux qui
l'ignoreraient), l'Assemblée Nationale ne comporte pas six ou sept partis, comme
on le croit généralement, mais plus de soixante ! Au total, 186
formations politiques ont reçu une approbation de leurs comptes de campagne en
2002. Combien de groupes l'Assemblée Nationale comporterait-elle en cas de
réintroduction de la proportionnelle ?
Enfin, quelles sont les chances de réussite de
Bayrou sur le moyen terme ? C'est aux électeurs d'en décider.
L'anarchie au quotidien
Ségolène Royal remonte
dans les sondages, paraît-il. Après avoir tambouriné que sa méthode
participative serait l'alpha et l'oméga de la politique, nouvelle et plus
juste, elle en a été réduite à rappeler les éléphants pour sauver sa
candidature. Ceux-ci la soutiennent à présent du bout des lèvres, sans trop
vouloir mouiller leur chemise et la candidate le leur rend bien. Il suffisait
de voir le discours du Grand-Quevilly pour constater le gouffre qui les sépare
encore. Que se passera-t-il si elle est élue ?
De toute évidence, il lui
faudra le soutien de François Bayrou, qui a récupéré un grand nombre de déçus
de la candidate socialiste. Si ce soutien se déroule correctement, il fera
obligatoirement l'objet de tractations nouvelles pour les législatives.
Paradoxalement, le parti socialiste risque donc d'être le grand perdant
politique d'une victoire présidentielle. Pour parvenir à rallier les voix de
l'extrême gauche, du Parti Communiste, des Verts (en recul), en plus des
concessions accordées au Parti Radical de Gauche et au Mouvement des Citoyens
au moment du ralliement de Christine Taubira et de Jean-Pierre Chevènement, il
faudra encore laisser un peu d'espace aux fidèles du candidat centriste pour
constituer une majorité.
Ceci se traduira également
par la nomination de ministres sur un large éventail de l'échiquier politique,
de l'extrême gauche au centre droit. Faute de constituer un gouvernement
élargi, Ségolène Royal prendrait le risque d'imiter Jacques Chirac en nommant
des ministres uniquement parmi ses fidèles. Il est certain qu'elle se
retrouverait alors en perpétuelle opposition interne avec sa propre majorité.
Au vu de sa méthode
d'analyse, on peut craindre que la Présidente Royale se résume au rôle de la
girouette. Elle ne réagit qu'aux sondages et enquêtes d'opinion. Si cette
méthode peut fonctionner en période électorale, il est très douteux qu'elle
soit applicable ensuite. La réalité économique, après une éventuelle période
d'euphorie de quelques mois, ramènerait inévitablement le gouvernement à une
politique d'austérité pour redresser les finances publiques. Rien dans la
situation économique actuelle ne peut permettre d'appliquer les ambitieuses
propositions socialistes. Trop ambitieuses ?
D'un autre côté, les
tensions internes grandissent jour après au sein du parti socialiste. La
candidate a été affaiblie par ses erreurs internationales, ainsi que par sa
maladresse dans la gestion de ses rapports avec le bureau politique du parti.
L'embellie actuelle ne doit pas faire oublier que l'ensemble des intentions de
vote au premier tour est le plus faible, historiquement, depuis 1981. Ceci
repose la question, soulevée lors de la désignation de Ségolène Royal par un
parti largement influencé par les médias, de la capacité à rassembler la gauche
autour de cette candidature.
La Présidence de la
République flatterait sans doute l'égo démesuré de la candidate, dont les
chevilles ont déjà la fâcheuse tendance à gonfler. On n'ose imaginer la
"maîtresse d'école" réprimander à tout bout de champ ses
interlocuteurs comme elle le fait depuis le début de la campagne, et même
auparavant. On se souvient de son voyage au Chili et de la morgue avec laquelle
elle avait répondu à Sebastián Piñera,
candidat libéral à l'élection.
Toute la gauche tente de
se rassurer au vu des sondages, mais il semble qu'elle n'a jamais été aussi
près du gouffre et du risque d'implosion.
La dictature du parti unique
L'UMP marche comme un seul
homme derrière son candidat. Du moins, apparemment. Tout le monde a peur de
perdre cette élection, et il est vrai que le bilan des années Chirac risque
toujours de peser lourd dans la balance. Les Français risquent encore de se
souvenir, au dernier moment, que ce petit Bonaparte de Neuilly a été Ministre
de l'Intérieur, certes, mais aussi Ministre de l'Economie, et surtout Ministre
d'Etat depuis cinq ans. Son bilan personnel est peu brillant. Ses propositions
démagogiques. Le risque d'échec est réel.
Soudain, avec la remontée
de Ségolène Royal dans les sondages, les partisans du candidat de droite s'en
sont souvenus. Les discours "généreux" tentant d'aller chercher les
électeurs de gauche sur leurs terres sont revus et corrigés à droite. Il est
important de réconforter l'électorat gaulliste de base. Sarkozy va devoir
affronter les banlieues sur leur terrain, après que l'association "AC le
feu" a refusé de lui rendre visite au ministère. Pour lui aussi, le
chiffrage des promesses est calamiteux. Aucun économiste sérieux ne peut croire
qu'il parviendra à réaliser son programme. Pour lui, en cas de victoire, le
problème ne sera pas de constituer une majorité. Il est évident que la plupart
des sortants seraient réélus presque automatiquement après une victoire UMP à
la Présidentielle. Au cours des années soixante, de nombreux Français ont eu
l'impression de vivre dans un monde totalement contrôlé par le Général De
Gaulle et son parti. Cette tendance à centraliser et contrôler tous les
pouvoirs était inhérente à la personnalité du fondateur de la Vème
République. Nos institutions en ont conservé la marque. Giscard, Mitterrand, puis
Chirac ont exercé le pouvoir en déléguant davantage pour préserver la
"grandeur" de la fonction présidentielle et pour se protéger en cas
de difficultés. On ne peut oublier les coups que les Premiers Ministres
successifs, de Raymond Barre à Dominique de Villepin, ont pu prendre au cours
de leur passage à Matignon, en lieu et place de leur Président.
Le vrai problème de
Sarkozy, c'est Sarkozy lui-même. Il veut modifier le rapport du pouvoir entre
Président de la République et Premier Ministre. Sa volonté débordante cherche à
tout contrôler, à se mettre en avant en permanence. Il veut prouver au Monde
"qu'il en a" et qu'il est capable. Sans doute pour prouver que les
petits en sont aussi bien pourvus que les grands. Sarkozy a fait de grands
efforts pour tempérer sa nervosité et a proclamé qu'il avait changé. Peut-on
vraiment le croire ? Encore une fois, il s'agit d'une intime conviction
que chacun doit se forger. En tout cas, il prendrait le risque, en supprimant
le "fusible" que constitue le poste de Premier Ministre, de se
retrouver constamment mis en cause, en première ligne. A n'en pas douter, cette
tension constante ne pourrait se résoudre que dans une discipline de fer imposée
aux élus de la majorité, sommés de se faire bloc contre l'ennemi. L'Elysée
deviendrait alors rapidement un bunker dont l'occupant sombrerait dans la
névrose. Il faut rappeler que Nicolas Sarkozy n'a pas toujours été ce brillant
stratège dirigeant le parti le plus important. Sa popularité a brusquement
augmenté le jour où il est entré place Beauvau. Elle risque de s'effondrer au
moment de son départ.
Sans remettre en cause la
sincérité de l'homme, ni ses capacités intellectuelles, ce boulot est bien trop
important pour pouvoir être assumé par un homme seul entouré de courtisans.
Bonaparte, devenu Napoléon, a bien essayé. Où se trouverait la Sainte-Hélène de
Sarkozy ?
Conclusion
Aucun candidat à la
Présidence de la République, malgré les déclarations fracassantes diffusées par
les médias, ne dispose de solution miraculeuse pour résoudre les difficultés de
la France. Nous nous sommes enfoncés, depuis près de trente ans, dans une crise
économique profonde, structurelle, creusant le fossé entre riches et pauvres tout
en tentant de maintenir un tissu social, progressivement réduit à une peau de
chagrin. La désindustrialisation, les crises du pétrole, la hausse du chômage,
la précarisation des travailleurs pauvres sont autant de phénomènes économiques
et sociaux intangibles et inévitables. L'urgence exige que nos dirigeants
s'attaquent enfin aux difficultés au lieu de promettre sans cesse de nouvelles
fuites en avant. Quel est celui (ou celle) qui sera désigné(e) par les
électeurs pour mener à bien cette tâche ? A vous de choisir en
connaissance de cause.
10 février 2007
DIS-MOI QUI ECRIT POUR TOI…
… et je te dirai quel
candidat tu es. Selon le Canard
Enchaîné, la "plume" de Ségolène Royal, Sophie Bouchet-Petersen, a
rangé ses stylos, à bout de souffle après plus d'une année de "Désirs
d'Avenir". Ceci repose la question du discours politique. Est-ce la pensée
du candidat qui s'exprime ou celle de son speech-writer ? Petit tour
d'horizon des "nègres" de la campagne.
A tout seigneur, tout honneur. Jean-Louis
Bianco a fait appel à Erik Orsenna, son ancien compagnon à l'Elysée dans
l'équipe Mitterrand des grandes années. Orsenna a rejoint l'équipe à la
mi-janvier pour découvrir qu'il n'existait aucune ébauche du discours essentiel
du 11 février ! Quelles seront les idées exprimées ce jour-là ? Celles
d'Orsenna, de Vincent Peillon, de Benjamin Stora ou de Ségolène Royal ? Jusque
là, on croyait que ce serait les idées des citoyens, recueillies précieusement
lors des "débats citoyens" et synthétisées par la candidate
socialiste. Quelles que soient les qualités littéraires et l'intelligence de
l'écrivain-académicien-voyageur, ce choix de dernière minute indique un net
affolement de la part du camp de la candidate socialiste.
Comme un signe, la fidèle Sophie,
conseillère de Ségolène Royal depuis le Ministère de l'Enseignement Scolaire,
devenue la première conseillère des débuts de campagne, en décembre 2005, se
retrouve mise à l'écart, vidée par une campagne trop longue. Celle dont les
médias nous vantaient l'engagement féministe et les rares qualités
intellectuelles a échoué. L'Histoire nous dira-t-elle un jour qui, de Ségolène
Royal ou sa conseillère, a imaginé le concept des "débats
participatifs" ?
Et voici qu'arrive l'échéance du 11
février, attendue comme l'apparition de la Vierge à Bernadette Soubirous (le 11
février 1858!), et la synthèse des débats. Erik Orsenna a-t-il au moins assisté
à l'une de ces réunions citoyennes ? Ou, du moins, a-t-il participé à
l'écriture du programme du Parti Socialiste ? C'est moins que probable. L'année
dernière, il faisait la promotion de son dernier ouvrage : "Voyage aux
Pays du Coton", petit précis de mondialisation. Il est même possible qu'il
ait été opposé à ce concept, ses précédentes déclarations ayant laissé
transpirer un certain agacement à l'égard de la candidate choisie par le Parti
Socialiste. Cependant, ce sont des "mercenaires" de la plume qui sont
à présent chargés de donner corps à ces fameuses propositions.
Le trou d'air ayant jeté un vent de
panique dans les rangs socialistes, on décide enfin d'appliquer les vieilles
recettes de tonton Mitterrand : rassembler son camp au premier tour, incarner
un espoir pour la gauche. Retour aux vieilles recettes éprouvées. Virage à
gauche toute. Fabius et Mélenchon doivent s'arracher leurs derniers cheveux.
C'est précisément dans ce sens qu'ils œuvraient depuis deux ans.
Du côté de Sarkozy, on a assisté également
à un important virage sémantique depuis l'arrivée d'Henri Guaino dans
l'équipe du candidat UMP. Cet ancien chargé de mission auprès de Philippe
Séguin, souverainiste, a finalement rejoint la maison-mère du Gaullisme après
un détour par le RPF. Celui-ci ayant perdu toute chance de parvenir à ses fins
politiques, Guaino s'est laissé récupérer par Sarkozy. Il apporte un souffle
bonapartiste aux discours du candidat de droite, jusque là plus proche de
Ronald Reagan et Margaret Thatcher que de Charles De Gaulle ou André Malraux.
L'équipe des "plumitifs" de
Sarkozy s'est constituée autour d'Emmanuelle Mignon, diplômée de l'ESSEC et
énarque, avec les publicitaires Jean-Michel Goudard (le "G" d'Euro
RSCG) et François de la Brosse, publicitaire amené par Cécilia. Ceci
signifierait-il qu'il est plus facile de vendre Sarkozy comme un produit
politique, par des hommes de communication, que par des "politiques"
? L'arrivée de Guaino a apporté un souffle républicain, plus politique, qui
habille le candidat d'un costume présidentiel plus présentable. Seul, répétant
à voix basse le discours de son champion lors du discours de la Porte de
Versailles, il a compris qu'on ne gagnait pas une élection présidentielle sans
incarner une certaine idée de la France. La population refusant massivement le
libéralisme économique cher au cœur de Sarkozy, il ne reste que la Nation, le
patriotisme et la protection des plus faibles pour réunir les électeurs autour
du candidat. Une chose est certaine : les mots que prononcent actuellement
Nicolas Sarkozy ne lui viennent pas du cœur, mais plutôt du prompteur. En cas
de victoire, Guaino relativise son rôle par avance. Il sait que seul le
résultat compte, au-delà de ses idées.
Reste François Bayrou. On l'a vu récemment s'exprimer devant les cadres de son
parti. Son discours, griffonné à la main sur une feuille colorée était posé sur
son pupitre. Il improvisait visiblement la plus grande partie de son
intervention, ne prenant que des repères sur ses notes. Il est vrai que Bayrou
est le seul "littéraire" des candidats. Agrégé en lettres classiques,
il a même été la "plume" de Jean Lecanuet, ancien candidat à la
Présidentielle en 1965, à l'époque où Laurent Fabius écrivait pour Mitterrand
et Alain Juppé pour Chirac. On ne trouve pas trace d'écrivains appelés en
renfort pour aider le candidat centriste. La seule figure notable de son
entourage liée aux médias est Jean-Marie Cavada, l'ancien présentateur et
président de Radio-France. Rien n'indique que celui-ci rédige la moindre ligne
pour son candidat. Ce n'est certainement pas Nicolas Perruchot, maire de Blois,
ni Charles de Courson, député de la Marne, qui pourraient remplir ce
rôle, même s'ils participent activement à la campagne du candidat centriste.
Bayrou a créé des cercles de réflexion,
avec Hervé Morin et Marielle de Sarnez, notamment, pour réfléchir au contenu de
ses propositions, mais c'est lui qui tranche, décide et s'exprime. C'est donc
le seul des trois premiers candidats (selon les sondages) dont on est sûr, en
l'écoutant, qu'il exprime des idées personnelles. Ceci peut-il faire la
différence ? Sans doute pas, mais saluons le talent du candidat, toujours
différent des autres.
07 février 2007
Bon anniversaire, Monsieur le Président !
C'est une époque lointaine, qui paraîtrait irréelle
aux moins de... quarante ans ? La France n'était plus cette grande puissance,
lumière du monde libre, vigie de la libre pensée, de la laïcité et de la
République. Depuis mai 1968, la crise pétrolière, les difficultés
économiques grandissantes, le pays semblait entrer dans une phase de déclin.
Mais pourtant, homme hors du temps, héritier étrange d'un Flaubert qui aurait
choisi l'ENA plutôt que la littérature, Giscard croyait en son destin. Comment
se percevait-il ? Quel était le fonds de sa pensée ?
Ce
jeune technocrate de 48 ans était entré en politique en 1956, en même temps
qu'un certain Jean-Marie Le Pen, à qui il disputait le titre du plus jeune
député de France. Il a toujours été le plus jeune, partout. Double bac à 15
ans, la Croix de Guerre à 18 ans, l'école Polytechnique à 22 ans, l'ENA à 25
ans, l'inspection des Finances à 26 ans… Dans cette IVème République
moribonde, qui ignorait encore que le général De Gaulle allait venir la secouer
une dernière fois, la carrière politique semblait bien grise et empesée. Mais
Giscard avait confiance en son destin. Avait-il ressenti le changement en
cours, qui allait propulser John Kennedy, Nikita Khroutchev, Fidel Castro et
bien d'autres sur les devants de la scène. C'est le moment de l'irruption de la
télévision, la conquête spatiale, les télécommunications, la société de
consommation, le rock and roll, l'insurrection hongroise…
La France était encore une
puissance coloniale, mais pour bien peu de temps.
Que faisait-il alors, en
plein tournant historique ? Jouait-il de l'accordéon, le soir au coin du
feu, pour endormir ses jeunes enfants ? Travaillait-il à un projet de
roman ? Il semble être resté étranger aux tendances du moment. Fils de bonne famille, traditionaliste, il s'est
fait élire dans la circonscription où son arrière-grand-père fut conseiller
général, puis sénateur, pendant 28 ans, à la fin du XIXème siècle. A
l'Assemblée Nationale, il a remplacé son grand-père, élu sénateur depuis 1938
et député depuis 1945. Autant dire qu'il n'apportait pas un souffle
révolutionnaire dans son camp. Il faisait partie de cette bonne société
bourgeoise, privilégiée et loin des préoccupations modernes.
De même, sa carrière
ministérielle a été marquée par un conformisme sans faille. Fidèle élève
d'Antoine Pinay, il a manié la planche à billet en tant que ministre des
Finances à plusieurs reprises, totalisant neuf années à ce poste. Et c'est
ainsi qu'il s'est retrouvé candidat à la Présidentielle à la suite de la mort
de Georges Pompidou, en avril 1974.
Soudain, cet homme gris,
déjà très dégarni, a voulu incarner la modernité et le changement. Il a créé le
poste de Secrétariat d'état à la condition féminine, confié à Françoise Giroud,
il a fait éclater l'ORTF, divisée en TF1, Antenne 2 et France 3 pour la
télévision, Simone Veil a fait voter la loi sur l'interruption volontaire de
grossesse, il a accéléré le programme nucléaire, il a organisé la Sécurité
Sociale, étendue à l'ensemble des travailleurs, il a reçu les éboueurs à
l'Elysée, s'est invité à dîner chez des Français ordinaires…
Que reste-t-il de tout
cela, 25 ans après son départ de l'Elysée ?
Des images vieillies du
"Petit Rapporteur", le règne de Guy Lux et des Carpentier, l'arrivée
des Mac Donald en France, le son du groupe Téléphone, le TGV, le
"mariage" de Coluche et Thierry Le Luron, la coiffure de Mireille
Mathieu, qui n'a toujours pas changé…
La carrière politique de
Giscard est restée marquée par cet échec. Malgré le livre récent de Raymond
Barre, qui retrace cette époque vue de l'intérieur, il ne reste aucune trace
tangible de son passage. Bien qu'il ait tenté de créer un nouveau centre, en
proclamant notamment qu'il fallait répondre aux questions et aux besoins de
"deux Français sur trois", il n'est jamais revenu sur le devant de la
scène. Le dernier échec de cet Européen convaincu aura été le refus du projet
de Traité Constitutionnel Européen, l'an dernier.
Son dernier héritier,
François Bayrou, parviendra-t-il enfin au pouvoir pour réconcilier droite et
gauche, engager une politique de refondation républicaine ? Les sondages
lui font crédit d'une certaine hausse de popularité, toujours très loin
derrière Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. S'il réussissait, ce serait sans
doute le plus beau cadeau d'anniversaire pour le seul ex-Président actuel.
16 janvier 2007
AVEC LA FRANCE POUR TOIT…
L'action
récente menée par les "Enfants de Don Quichotte" a provoqué une
brutale mise en lumière du problème du logement en France, largement ignoré par
les candidats à la Présidentielle jusque là. Mais, au-delà de l'effet médiatique
et des mesures annoncées par le Gouvernement, une question fondamentale reste
irrésolue : faut-il que l'Etat prenne en charge le logement des citoyens,
au même titre que le travail, l'éducation, la santé, la sécurité… ?
L'ETAT PROVIDENCE
L'état providence ne date pas
d'hier, ni des dernières promesses électorales. Depuis la fin de la deuxième
guerre mondiale, la France a inclus dans sa Constitution des notions de
protection sociale étendues.
Rappelons-en quelques-unes :
- droit d'asile et protection des réfugiés politiques
- droit d'obtenir un
emploi
- protection sociale de la
santé
- droit à la retraite et
au chômage
- protection contre les
calamités nationales
Un seul de ces articles
exige une contrepartie de la part des citoyens vis-à-vis de l'état. Le droit d'obtenir un emploi est lié au devoir de chacun de travailler.
L'état, par ailleurs, s'engage à garantir la sécurité matérielle, le repos
et les loisirs de chacun. Il
entend également nationaliser toute entreprise de service public ou monopole de
fait.
Dans la société issue de la guerre, la communauté internationale veut établir
une société juste et émet de grands textes, comme la "Déclaration Universelle des Droits de l'Homme" adoptée
par les Nations Unies en 1948.
"Afin de lutter contre l'exclusion
sociale et la pauvreté, l'Union reconnaît et respecte le droit à une aide
sociale et à une aide au logement destinées à assurer une existence digne à
tous ceux qui ne disposent pas de ressources suffisantes."
Quarante ans plus tard, l'Europe
confirme encore le droit à une aide sociale et une aide au logement pour tous
ceux qui ne disposent pas de ressources suffisantes ("Charte des Droits Fondamentaux").
Tous ces droits inscrits
dans nos textes sont loin d'être respectés intégralement.
Ils posent malgré tout un principe fondamental : les citoyens attendent
que l'Etat trouve une solution pour chacun de leurs problèmes.
Cette attitude est assez récente dans l'Histoire. Jusqu'à la Révolution
Française, les Constitutions reposaient sur le droit coutumier. La première
Constitution française (1791) pose les bases des droits fondamentaux. Elle
proclame même que "le but de la
société est le bonheur commun". Mais le texte insiste davantage sur
les "libertés" que sur les "droits" des citoyens, ce qui
dénote un état d'esprit bien différent du nôtre. Les textes législatifs
fondamentaux du 19ème siècle s'éloignent de ces principes généraux
et se limitent à définir la façon dont les états sont organisés, précisent les
modalités des élections, entérinent la séparation des pouvoirs.
UNE SOCIETE MALADE DE SA CONSOMMATION
Les deux guerres mondiales, la
crise de 1929, l'arrivée au pouvoir des Soviets, le Front Populaire et bien
d'autres événements ont conduit à la société sociale-démocrate dans laquelle
nous vivons. Jamais, peut-être, la société ne sera devenue aussi égalitaire
qu'à notre époque. La différence de revenus entre riches et pauvres est le plus
faible jamais constaté dans les pays occidentaux, hormis quelques très rares
exceptions de la Jetset internationale. Il suffit de se pencher sur l'économie
du 19ème siècle pour constater cette réduction des différences. Au
contraire, le peuple a l'impression grandissante que les écarts se creusent. La
société de consommation est passée par là. Un salaire normal ne suffit plus
pour se procurer tout ce que la société offre.
Avant guerre, il était
tout à fait inimaginable qu'un ouvrier puisse un jour s'offrir une voiture, par
exemple. Lorsque l'épargne et la distribution de modèles plus abordables ont
permis aux moins riches d'acquérir leur véhicule, cet investissement était
consenti pour quinze ou vingt ans au moins. Aujourd'hui, il n'est pas rare de
voir des gens aux revenus modestes s'offrir de grosses cylindrées, renouvelées
tous les trois ou quatre ans.
En créant sans cesse de nouveaux besoins, on a jeté les classes populaires dans
une course effrénée à la dépense et au crédit à la consommation. Il suffit
d'examiner les statistiques de consommation des ménages pour constater qu'une
part importante des revenus passe dans des dépenses de confort qui ne seraient
jamais venues à l'esprit des populations avant 1950. Malgré tout, plus de la
moitié (56%) des foyers possèdent leur logement, le nombre de logements
insalubres a été divisé par six en vingt ans, ne représentant que 2,5% du parc
immobilier, le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté a été
divisé par deux en trente ans. Mais le sentiment de précarité est de plus en
plus répandu.
Les raisons de ce malaise
sont multiples. D'une part, le chômage n'a pas cessé d'augmenter durant la même
période, passant de 2 à 10% de la population. D'autre part, la redistribution sociale
se concentre sur les retraités, de plus en plus nombreux, au détriment des
autres groupes sociaux. On compte aujourd'hui 1,5 actif par retraité, contre
trois actifs pour un il y a trente ans. Enfin, la crise du logement est réelle.
Le coût d'acquisition d'un logement ancien a été multiplié par cinq en vingt
ans !
Si on examine l'évolution des revenus depuis cinquante ans en France, on
constate qu'ils ont totalement cessé de progresser. La croissance moyenne, de
1950 à 1975, était de 4,4% par an. Elle s'établit à 0,5% pour la période allant
de 1975 à aujourd'hui. Ayant perdu tout espoir d'améliorer leur existence au
cours de leur carrière, tenaillés par la crainte de perdre leur emploi,
inquiets, voire méfiants, quant au paiement de leurs retraites futures, les
Français sont tétanisés et manifestent leur mécontentement par leur vote ou
leur abstention.
LA REPONSE DES POLITIQUES
Le mirage politique entretient des
illusions tenaces. La "rupture tranquille" de l'un, le "désir
d'avenir" de l'autre tentent de contourner cet obstacle intangible. Les
candidats à la Présidentielle promettent une France plus juste, ou plus riche,
mais ne proposent aucune solution réelle. La proposition de Ségolène Royal
concernant le logement ? 120.000 mises en chantier, soit une amélioration
de 25% à peine par rapport aux plans mis en place par le gouvernement Villepin
et, plus spécifiquement, par Jean-Louis Borloo dans son plan de cohésion
sociale. Et il est vrai que le nombre de constructions de logements n'a pas
augmenté depuis 1980. Plus préoccupant encore, la ville de Paris, pourtant
passée à gauche depuis cinq ans, n'a augmenté que de 500 logements sociaux par
an son programme de création de nouveaux logements, passant de 3.500 à 4.000. Comment
expliquer ce chiffre si faible, alors que le budget de la ville est de près de
six milliards d'euros par an, dont 210 millions consacrés au logement social ?
Dans le même temps, la Mairie dépensait 254 millions d'euros pour sa voirie,
notamment son tramway. Si cet investissement avait été consacré au logement,
c'est au moins 1.700 logements de 50 mètres carrés qui auraient pu être achetés
ou construits (à 3.000 € le m² !). On estime à 59.000 le déficit en
logements sociaux à Paris uniquement, pour atteindre 20% du parc immobilier,
ainsi que la loi "Solidarité et Renouvellement Urbain" en fait
l'obligation. C'est la ténacité des Verts qui a permis de passer de 135 à 210
millions d'euros de budget pour 2007.
La fondation de l'Abbé
Pierre estime à 500.000 le nombre de logements manquants en France. Ségolène
Royal en blâme la droite, cependant, la réalité objective est que ni droite ni
gauche n'ont réellement entrepris de plan de large envergure pour réduire les
inégalités au cours des vingt-cinq dernières années. Toutes les mesures
sociales successives tiennent du replâtrage ou du gadget expérimental. Un réel
plan de réhabilitation de l'habitat engendrerait certainement une chute du
marché immobilier. D'autre part, il faut se méfier du type d'habitation
construit pour éviter de se retrouver avec de nouvelles cités à problèmes ou un
urbanisme délirant.
On fait porter la responsabilité
de nos problèmes et de notre stagnation tantôt à l'Europe, tantôt à la monnaie
unique. Mais quel rapport y a-t-il entre la construction de logements sociaux
et la politique européenne. Faudrait-il que Bruxelles s'empare de ce problème
pour enfin voir émerger une politique du logement rationnelle ? N'a-t-elle
pas réussi à équilibrer la politique agricole commune durant la même
période ?
DES AIDES POUR SURVIVRE OU DE L'AIDE POUR
VIVRE ?
Notre société est malade de sa
croissance. Les "mal-logés" réclament des logements, les chômeurs
veulent du travail, les pauvres veulent plus d'argent, les riches veulent moins
d'impôts… Chacun considère l'état comme une sorte d'assurance sur la vie. Aux
collectivités de prendre en charge notre existence, de la maternité jusqu'à la
maison de retraite, dans tous les domaines possibles. Treize millions de
pensionnés, six millions d'allocataires d'aide au logement, trois millions
d'allocataires de minima sociaux (insertion, veuvage, invalidité, parent isolé,
allocation solidarité spécifique, équivalent retraite) dont plus d'un million
de RMIstes, 4,4 millions de chômeurs dont 2,2 millions de chômeurs indemnisés,
autant de personnes qui vivent dans la précarité, suspendus au paiement de ces
aides par l'Etat. Ensemble, ils représentent aujourd'hui plus du tiers de la
population. Par ailleurs, l'état distribue également entre 8 et 9 milliards de
subventions et d'aides aux entreprises chaque année. Combien de temps peut-on
encore tenir à ce rythme ? Ne faut-il pas revoir fondamentalement
l'organisation de notre société ?
Le modèle communiste (type
soviétique) a fait long feu. L'ultralibéralisme développé dans un certain
nombre de pays engendre des inégalités insoutenables. Notre système
social-démocrate est totalement à bout de souffle et à bout de ressources.
Comment inventer de nouvelles solutions dans un monde interdépendant ?
De nombreuses expériences de
financement des micro-entreprises dans le tiers-monde ont prouvé qu'il était
possible de sortir des communautés entières de leur misère en les aidant à
devenir autonomes. C'est l'inverse de ce que nous pratiquons dans nos pays
depuis cinquante ans. Une solution radicale consisterait à remettre le modèle à
plat, en supprimant toutes les aides et en les remplaçant par un réel système
financier d'aide à la création d'activité. Les allocations d'aide pourraient
devenir des prêts remboursables, ou des investissements, sans que cela remette
en cause le principe de la solidarité. Quelques économistes cherchent des
solutions dans ce sens. On est bien loin de mesures aussi radicales mais, au
moins, prenons le temps de réfléchir au type de société que nous construisons,
et comment il pourra perdurer dans un environnement vieillissant.
24 décembre 2006
PETIT PAPA LE PEN, QUAND TU REMONTERAS AU CIEL… (air connu)
La
bataille fait rage actuellement pour savoir si Le Pen obtiendra, ou non,
ses parrainages pour pouvoir participer à l'élection présidentielle de 2007.
Au-delà de cette question, revenons sur le parcours de Le Pen et l'impact
de ses idées sur l'opinion. La France est-elle en train de devenir le premier
pays où les idées d'un homme parviennent au pouvoir sans qu'il ait été
élu ?
2 janvier 1956.
Elections législatives en
France. Le jeune Jean-Marie Le Pen, 27 ans, fait son entrée à l'Assemblée
Nationale, comme député du mouvement poujadiste, "Union et Fraternité Française". Il est alors le plus
jeune élu de la députation, battant de peu Valéry Giscard d'Estaing, de deux
ans son aîné. Il perdra ce siège de député le 25 novembre 1962, après avoir été
réélu sous l'étiquette du CNI ("Centre
National des Indépendants et Paysans"), sous la houlette d'Antoine
Pinay et toujours aux côtés de Giscard.
Depuis ces débuts
fracassants, Jean-Marie Le Pen a peu varié de discours. L'UFF était déjà
un parti "populiste". Avec comme but principal de "sortir les
sortants", ce parti est opposé à l'Europe naissante (le traité de Rome n'a
été signé qu'en mars 1957), ainsi qu'à la fiscalité grandissante de l'état
(jugé de "vampire") et anti-communiste. En pleine "crise"
algérienne, il veut également maintenir l'Algérie au sein de la République.
Le Pen sera toujours
vigoureusement partisan de l'Algérie Française. Associant le geste à la parole,
il a d'ailleurs repris du service comme parachutiste. Ce choix l'ayant
apparemment amené à pratiquer la torture, il est naturellement classé parmi les
anti-arabes, proches de l'OAS et des colons français. Pour contrer cette image
raciste, Le Pen cite volontiers son engagement auprès d' Ahmed Djebbour.
Partisan de l'unité de la République et de l'Algérie Française, cet Algérien a
été élu en 1957 avec son aide. Lorsque Djebbour sera victime d'un attentat du
FLN, Le Pen l'accueillera même chez lui, à la Trinité-sur-Mer. De fait, la
xénophobie de Le Pen semble toujours avoir été dirigée davantage contre
les Juifs que les Arabes. Il est ennemi de l'immigration principalement pour
des raisons économiques, et justifie ce principe pour protéger les
"faibles" et favoriser la "préférence nationale" dans le
cadre de la globalisation. Tout comme De Gaulle ou Mitterrand avant lui, il est
resté partisan de l'Empire Français, colonialiste et rayonnant. Il n'est pas
étonnant, donc, qu'il cherche à intégrer dans son mouvement autant de militants
arabes que possible.
Le souverainisme
Le Pen et le Front
National ont été parmi les premiers à lutter contre l'union européenne. Ce
positionnement est l'une des causes de la rupture au sein du CNI avec Giscard.
Ce parti est devenu une passerelle entre la droite parlementaire et le Front
National. Violemment nationaliste, les militants d'extrême-droite se sont
rapidement scindés en deux groupes antagonistes. Le "Parti des Forces Nouvelles", émanant d'Occident tout
comme la plupart des fondateurs du Front National, prônait une Europe unie, du
Portugal à la Russie, sous forme de confédération. Evidemment, il s'agissait,
dans l'esprit de leurs promoteurs d'une forme rénovée du fascisme ou du
national-socialisme, ayant provoqué la résurgence du parti mussolinien en Italie,
par exemple. Contrairement à cette ligne, Le Pen défend une ligne purement
nationale et, à ce titre, plus proche des valeurs traditionnelles de la droite
française, monarchiste et anti-parlementaire. Il récupère également une partie
des nostalgiques du maréchal Pétain, maurrassiens, ultra-nationalistes. Les
débats concernant Schengen, Maastricht et, plus récemment, le projet de
constitution européenne, ont renforcé cette ligne politique. La plupart des
partis de droite adhèrent, publiquement ou non, à ces thèses. Seuls les
militants historiques pro-européens ("Républicains
Indépendants" autour de Giscard, UDF…) continuent à militer pour
l'union. A gauche, le démarquage de Chevènement a lancé le mouvement qui a
abouti au rejet du projet de traité pour une constitution européenne par une
large fraction de l'électorat socialiste et communiste, pour des raisons
diamétralement opposées de celles des souverainistes de droite.
Quelle serait la position
de Ségolène Royal à cet égard, si elle était élue, au vu des récents sondages
"eurosceptiques" ? Une majorité s'étant prononcée nettement contre
ce traité, on peut raisonnablement penser que nous entrons dans une période où
les idées défendues par Le Pen à propos de l'Europe gagneront encore du
terrain, avec ou sans lui.
La préférence nationale
Lorsque la France comptait à peine un ou deux pourcents de
chômeurs, l'immigration ne semblait poser aucun problème. Le Pen a
rapidement compris que ce thème deviendrait crucial dans les années 70. Le
retour des Français d'Algérie s'est souvent produit dans des conditions
difficiles. Proche de ces milieux, le président du Front National a su capter
leurs voix. Alors que la France continuait à faire appel à une immigration
économique importante tout au long des années 60, notamment pour répondre à une
demande croissante, l'évolution du chômage, dès 1967, a favorisé les positions
de Le Pen sur ce thème. Progressivement, on a entendu des dirigeants,
mêmes socialistes, admettre que "la
France ne peut pas accueillir toute la misère du monde" (Rocard), même
si celui-ci ajoutait : "mais
chaque pays doit en prendre sa part". Chirac, en parlant de
l'insupportable "bruit",
mais surtout "l'odeur" que
répandraient les familles d'immigrés n'a rien fait d'autre que de tenter de
récupérer ce thème. Idem pour Sarkozy, qui désire "choisir" son immigration. Même Ségolène Royal déclare aujourd'hui
qu'il faut éviter une régularisation massive des sans-papiers, "risquant de créer un appel d'air".
Elle dit préfèrer une démarche "au
cas par cas", "dans un flux
continu", pour "régulariser
de façon progressive ceux qui sont sur
notre sol et dont notre économie a besoin". Elle veut également expulser
"systématiquement" à leur
sortie de prison les "délinquants
dangereux", même si ceci ne concernerait que "les auteurs de crimes ou de délits arrivés depuis peu"
en France1. De fait, en agissant de la sorte, elle rétablirait la
double peine. Inutile d'insister sur Philippe de Villiers, qui agite le thème
de l'immigration comme un chiffon rouge.
Il est certain que les attentats du 11 septembre et la
montée en puissance de l'islamisme international sont venus apporter plus d'eau
encore au moulin du FN. Cela veut-il dire que Le Pen, président de la
République, adopterait des lois privant un certain nombre de "Français
issus de l'immigration" de leur nationalité ? Il faudrait alors
remonter aux lois raciales allemandes de 1933 à 39 pour trouver une mesure équivalente,
ou aux lois concernant "l'ivoirité" introduites par Laurent Gbagbo et
Henri Konan Bédié. Mais, de fait, l'administration freine le renouvellement des
titres de séjour des immigrés ou de leurs enfants par diverses tracasseries.
Alors que plus de la moitié de la population se trouve au-dessous d'un niveau
de vie acceptable, sous la menace permanente de la perte de son emploi, le fait
de vouloir protéger le tissu social et industriel du pays peut passer pour une
politique raisonnable, voire indispensable.
L'anti-parlementarisme
Le nombre d'affaires
scandaleuses impliquant des hommes politiques de premier plan n'a pas cessé
d'augmenter depuis les années '70, accréditant le fameux "tous
pourris" et le slogan "Tête
haute, mains propres", que Le Pen a si bien su utiliser au cours
des dernières années. Sans doute, dans les faits, la corruption n'a-t-elle pas réellement
beaucoup augmenté, surtout concernant l'enrichissement personnel. Chacun admet
pour soi comme une évidence, presque un droit, de pouvoir frauder le fisc, de
dissimuler des revenus, de travailler au noir… Mais la corruption des élites
apparaît comme le sommet de l'indécence. Les jeunes loups de la politique,
comme Arnaud Montebourg à gauche, ou feu Thierry Jean-Pierre à droite, ont fait
de ce sujet le centre de leur action politique. Nicolas Sarkozy, en dénonçant
le scandale Clearstream à son seul profit, ne fait que prendre position pour
protéger son image de "chevalier blanc" de la politique. Quelles sont
les réelles casseroles qui suivront, s'il est élu président ? Et
reprochera-t-on un jour à Ségolène Royal d'avoir utilisé un jet privé pour rentrer
à Paris au lendemain d'un meeting à Toulouse3 ?
La haine des élites et de
"l'establishment"
Le Pen sort du jeu des
partis traditionnels à partir de la scission du CNI, en 1962. Son frère ennemi,
Giscard, est devenu l'étoile montante de la droite de l'époque. Celui-ci est alors
ministre des Finances du gouvernement Debré. Alors que Le Pen s'était
placé dans le sillage d'Antoine Pinay durant la mandature précédente, en
siégeant notamment à la commission des finances pour les dépenses militaires.
En 1965, son attachement à
Tixier-Vignancour, candidat de l'extrême-droite à l'élection présidentielle, le
place à l'extérieur du nouveau système politique. L'adoption du scrutin
majoritaire à deux tours par la 5ème République l'exclut
définitivement du jeu parlementaire. Au niveau local, il ne dispose pas des
soutiens paysans sur lesquels le parti poujadiste avait connu son plus grand
succès. Pour une bonne partie, cet ancrage local se déplace vers le futur UDF,
autour de Giscard.
Aux présidentielles de
1974, Le Pen remporte moins d'un pourcent des voix. En dix ans, il va
passer à 14%, devenant un acteur incontournable du paysage politique français.
L'opinion juge que
Mitterrand a sciemment créé les conditions d'un renforcement politique du Front
National, en lui permettant d'accéder à l'Assemblée Nationale. Pourtant, cette
entrée n'a été rendue possible que par deux faits précis. D'une part, le
changement de mode de scrutin faisait partie du programme socialiste et des 110
propositions du candidat en 19812. D'autre part, la "dissidence
électorale", consistant au vote pour des listes "non-gouvernementales",
pour les partis extrémistes, ou par le vote blanc, est un phénomène qui a
constamment progressé depuis 1978. Aux dernières élections législatives, le
total de ces votes protestataires, rappelant le slogan "sortir les
sortants" originel, représente 50,7 % des inscrits.
En exigeant un nombre plus
important de signatures pour la candidature Présidentielle, Giscard a mis à
l'écart Le Pen de l'élection présidentielle en 1981. Cette mesure était
sensée diminuer le nombre de candidatures et ne visait pas uniquement le Front
National, ne représentant aucun danger électoral à l'époque.
Mis au ban, le Front
National n'a plus qu'une seule stratégie possible : une critique constante
et virulente de la classe politique en place. Etrangement, ce positionnement
est aujourd'hui réclamé par la plupart des candidats à la Présidentielle.
Sarkozy veut une rupture tranquille. Dans son équipe, toute une génération de
quadras attend son tour. Mais il s'agit encore de cadres formés par l'ENA,
comme Emmanuelle Mignon, major de sa promotion, Valérie Pécresse, Jean-François
Copé, Renaud Dutreil, Hervé Gaymard… De même, François Bayrou déclare vouloir
une "Révolution Centriste", alors qu'il fait lui-même partie du jeu
politique depuis plus de vingt ans en tant que député, nommé ministre dès 1993.
A gauche, sans parler des traditionnels contestataires communistes (PC, LCR,
LO…), Ségolène aussi veut donner l'image d'une "gazelle" luttant contre
les "éléphants". Elle-même est pourtant sortie de l'ENA, a tracé
toute sa carrière comme apparatchik du Parti Socialiste, conseillère auprès de
François Mitterrand, députée parachutée dans les Deux-Sèvres, ministre depuis
1992… Ces trois candidats prétendent faire de la politique
"différemment", rejoignant ainsi un des thèmes favoris du leader de
l'extrême-droite française.
Une économie de boutiquier
Conformément à son passé
poujadiste, Le Pen défend les petits commerçants contre les trusts et les multinationales.
Il se place dans une tradition pétainiste, vantant le corporatisme contre le
syndicalisme, l'artisanat contre l'industrie. Plus largement, l'argent étant
une valeur "sale" du point de vue chrétien, il le rejette comme une
valeur "judaïque". La globalisation et la finance internationale sont
associés, dans l'esprit de beaucoup de Français, à ce que les milieux
antisémites appellent la "juiverie" internationale. On entretient, en
filigrane, l'idée que la franc-maçonnerie et les lobbies pro-israéliens, les
défenseurs des droits de l'homme et les membres de la LICRA, constituent une
forme de complot pour diriger tous les leviers de la société française, au
détriment des pauvres ouvriers ou employés, dépourvus de toute arme pour se
défendre. C'est ce qui rassemble Le Pen et Dieudonné, ce qui permet de
pardonner le crime de Fofana, ce qui autorise quelques musulmans à rejoindre le
Front National. C'est un antisémitisme fondamental. Sur ce point, aucun autre
candidat à la présidentielle n'oserait prendre ouvertement parti. L'échec de
Fabius et de Strauss-Kahn à la primaire du parti socialiste n'est-il pas une
conséquence inconsciente de cette propagande ? On préfère visiblement une
femme solidement implantée dans son terroir, plutôt que deux cosmopolites aux
origines "troubles".
Et si Le Pen n'obtient pas ses 500
signatures ?
Un grand nombre de
personnes se sont inscrites sur les listes électorales récemment, apparemment
pour faire barrage à Sarkozy à la Présidentielle. C'est peut-être l'effet
"Karcher" souhaité par les personnalités issues des banlieues. C'est
sans doute, aussi, le résultat d'une plus grande politisation d'une génération
de gauche, désirant effacer le souvenir du premier tour de 2002. Reste à savoir
comment tous ces nouveaux électeurs voteront au premier tour de la
Présidentielle si Jean-Marie Le Pen en est exclu, de fait, par manque de
soutiens. Et surtout, quelle sera l'attitude des électeurs d'extrême-droite aux
législatives qui suivront si leur favori est, pour la deuxième fois de sa
carrière, exclu du débat ? Si la proportionnelle était réintroduite, ainsi
que le réclame une bonne part des partis contestataires, les députés UMP
seraient presque deux fois moins nombreux, largement au profit du Front
National, qui disposerait de 60 députés au moins. Aucun gouvernement ne serait
possible à droite sans l'apport des voix du Front National4.
Rappelons-nous que le
Front National a connu sa plus forte progression après les Présidentielles de
1981, dont Le Pen était absent. Pour son dernier tour de piste, le vieux
renard de La Trinité-sur-Mer risque de nous laisser de drôles de souvenirs au
pied du sapin.
Notes :
1 Source : www.segoleneroyal2007.net
– tout le programme de Ségolène Royal.
2 Proposition n°47 : La représentation proportionnelle
sera instituée pour les élections à l'Assemblée nationale, aux assemblées
régionales et aux conseils municipaux pour les communes de 9 000 habitants et
plus. Chaque liste comportera au moins 30 % de femmes.
3 Rapporté par le journal
"Libération" à la suite du meeting des primaires socialistes à
Toulouse. A titre indicatif, un vol coûte en moyenne 8.000 €.
4 Voici la simulation d'une assemblée élue à la proportionnelle
intégrale, sur base du premier tour des législatives en 2002 : UMP – 192 sièges (-159), PS – 139 sièges (-3), Front National – 65 sièges, UDF – 28 sièges (+2), PC – 28 sièges (+6), Verts – 26 sièges (+23), divers droite – 21 sièges (+12), Chasse Pêche Nature et Traditions – 10
sièges, Parti Radical de Gauche – 9
sièges (+1), Ligue Communiste
Révolutionnaire – 7 sièges, Lutte
Ouvrière – 7 sièges, Pôle
Républicain (Chevènement) – 7 sièges, divers
écologistes – 7 sièges, divers
gauche – 6 sièges, MNR (Mégret)
– 6 sièges, Mouvement pour la France (Villiers)
– 5 sièges, Démocratie Libérale – 3
sièges, Rassemblement pour la France (Pasqua)
– 2 sièges (-1), divers extrême-gauche –
2 sièges, Régionalistes – 2 sièges
(+1).
17 décembre 2006
ISRAËL-PALESTINE – LE DERNIER RÊVE D'ABRAHAM
Dans
un petit village au sud de Jérusalem, sous une tente, le patriarche de la tribu
se meurt.
Abraham est entouré de ses deux fils, nés de ses épouses, Sarah et Hajar. L'une
était juive et l'autre égyptienne. Abraham, dans un dernier souffle, veut qu'ils
se réconcilient. Depuis des années, une vieille rancœur les divise. Ismaël est
l'aîné, et ,à ce titre, prétend devoir hériter prioritairement de son père. Il
a quatorze ans de plus que son demi-frère. Isaac est le fils de la première
épouse, juive. En tant que tel, il estime être le seul à pouvoir diriger la
tribu.
Abraham leur lègue deux pays. Israël, la terre promise par Dieu, sera celui
d'Isaac. Ismaël règnera sur tous les autres territoires, à l'est d'Israël, pour
y faire paître ses troupeaux. Les frères réconciliés enterrent donc leur père auprès
de sa femme Sarah, dans le caveau qu'il avait acquis en Palestine, dans le
petit village d'Hébron. Ensuite, chacun repart vers son destin. Ils donnent
naissance à deux peuples frères. Les Juifs et les Arabes sont nés. 3 830
ans plus tard, la dispute continue.
Tout
le monde n'est pas obligé de croire en Dieu. Trois peuples ont réinterprété à
leur façon cette histoire commune. Les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans se
sont disputés pendant des siècles pour déterminer lequel d'entre eux détenait
"La Vérité". Ces combats ont fait des millions de morts, depuis le
martyr des premiers chrétiens jusqu'à la Shoah, en passant par les Croisades.
Aujourd'hui encore, le conflit israélo-palestinien entraîne d'interminables
tueries. Intifada, attentats-suicides, représailles, assassinats… Les morts
succèdent aux morts, sans fin. Certains prennent ce prétexte pour mener des
guerres saintes, d'autres refusent d'admettre la présence de différents peuples
sur une même terre. Mais quand tout cela finira-t-il ? Afin de tenter de
trouver des solutions, reposons d'abord quelques bases historiques.
L'opposition
"raciale" entre Juifs et Arabes
Tous
deux sont des peuples sémitiques. Leurs langues sont toutes deux issues d'une
même racine. Celle-ci a donné naissance à diverses branches, dont les langues
mésopotamiennes (Irak actuel) à l'est, et les langues phéniciennes à l'ouest
(araméen, arabe, hébreu, syriaque, maltais…).
Il faut concevoir que toute cette région a été envahie, dominée, dépecée,
découpée durant des millénaires par les différents empires régionaux. Au fil de
cette histoire perturbée, les villes sont devenues des états. Chaque état a
développé son propre système et sa langue s'est distinguée des autres, au même
titre que le latin a donné l'italien, l'espagnol, le français ou le roumain. Il
est donc totalement absurde de vouloir opposer une "race juive" à une
"race arabe". Cette région, de la Syrie à l'Arabie, en passant par
Israël, la Palestine et la Jordanie, est le berceau de l'humanité dans ce
qu'elle a de plus noble. L'invention des sciences, de l'écriture et des lois.
Loi divine pour les uns, droit séculier pour les autres, ces textes constituent
les bases de l'ensemble de nos civilisations.
La présence juive en
Palestine
Deux
thèses s'opposent, qui ont des sources relativement récentes. La Palestine est,
dans la Bible, le pays des Philistins. Celui-ci recouvrait approximativement
l'actuelle bande de Gaza. Ce sont les Romains qui ont étendu ce terme à
l'ensemble des territoires situés entre la Méditerranée et le Jourdain. Elle
incluait également la Syrie. Chez les Grecs, on l'appelait la "Syrie
juive", avant de l'appeler "Syrie Palestine".
Les Juifs se sont révoltés contre l'occupant romain durant un siècle, afin de
préserver leur religion. Ce mouvement aboutit à leur dispersion en 135 après
J.C.
L'exode est devenu le ferment de l'identité juive à travers le temps. Mais un
foyer juif a persisté en Palestine, jusqu'à nos jours. La christianisation
byzantine a transformé la Palestine en Terre Sainte dès le 4ème
siècle. Ce sont des moines chrétiens qui ont converti les peuples bédouins de
la péninsule durant les deux siècles suivants.
Ce mouvement s'est converti en islamisation au 7ème siècle, finissant
de convertir la majorité de la population. A la fin des Croisades, et sous
l'empire ottoman, la région devient définitivement multi-culturelle. Juifs,
Chrétiens et Arabes cohabitent pacifiquement pendant des siècles dans tous les
territoires sous contrôle turc, d'Istanbul au Caire, sous domination musulmane.
Au 19ème siècle, le territoire de la Palestine est peu occupé
(environ 50 habitants au km²), par une population très majoritairement arabe
(chrétienne et musulmane). Environ 25.000 Juifs y vivent encore. Les grands
pogroms russes, en 1880, provoquent les premières immigrations juives vers la
Palestine. Grâce à l'appui financier des grandes fortunes juives
internationales, les premiers colons peuvent acheter des terres cultivables.
Ils fondent Tel-Aviv, qui était un kibboutz, puis un ensemble de villages sur
les côtes.
La Palestine est toujours sous l'autorité de l'empire ottoman, qui voit
l'immigration juive comme une aubaine du point de vue financier et technique.
Les Juifs apportent des compétences utiles, permettant la modernisation rapide
du pays.
Après la guerre de 14-18, les souverains hachémites, chérif de la Mecque et descendants directs du prophète (et
donc d'Ismaël), créent le royaume de Jordanie, sous contrôle anglais. Ils sont
favorables à l'arrivée massive d'immigrants juifs. Ils accordent un territoire
correspondant à l'actuel état d'Israël, incluant la Cisjordanie. En contrepartie,
Fayçal de Jordanie doit devenir roi de d'Arabie (le Hedjaz), de Syrie et
d'Irak. Malheureusement, les Hachémites sont chassés d'Arabie par les Saoudiens
en 1932 et d'Irak par un coup d'état en 1958.
La
population juive en Palestine a continuellement augmenté, de 1918 à 1948.
Cette venue régulière, pendant trente ans, d'immigrants juifs, s'est faite généralement
dans l'indifférence. Quelques crises ont éclaté sporadiquement au cours des
années '20, cherchant à limiter la vente de terres aux colons juifs. Celles-ci
ont amené les Juifs à créer une milice clandestine, la Haganah, qui leur a
fourni une organisation de défense solide.
De 1935 à 1939, une Jihad est lancée par le cheikh Izz al-Din al-Qassam, qui désire créer un état islamiste en Palestine. Le début de révolte
est mené par un très petit groupe d'hommes (environ 800) et s'achève par la
mort du prédicateur. Celle-ci est suivie par une grève générale, durant six
mois. Les Palestiniens revendiquent le droit de créer une assemblée
législative, ce que les Anglais leur refusent.
La Haganah ayant collaboré avec les Britanniques pour lutter contre
l'insurrection palestinienne, les Juifs obtiennent un traitement plus
favorable. Ceci n'empêche pas les Anglais de réprimer durement les mouvements
indépendantistes juifs, comme l'Irgoun et le groupe Stern.
En 1937, un premier plan de partition est négocié entre Juifs et Arabes, qui
aurait accordé 85% du territoire au souverain jordanien, laissant 15% pour la
création d'Israël. Celui-ci échoue finalement, ne contentant personne.
A l'issue de la guerre, le nombre de Juifs atteint environ 560 000
habitants, soit un tiers de la population totale de la région. La densité de
population est passée à 90 habitants au km², principalement sur de nouvelles
terres "colonisées" et mises en valeur grâce aux kibboutzim. Ils
occupent entre vingt et trente pourcents du territoire.
L'immigration
est nettement plus importante après la deuxième guerre mondiale et, surtout,
après la proclamation d'indépendance suite à la partition de la Palestine, en
1948.
Ce plan de partition est massivement rejeté par les Arabes, qui lancent une
guerre totale contre les Israéliens. Le sort des armes leur est, une nouvelle
fois, défavorable, notamment grâce à l'action de la Haganah, devenue l'Irgoun.
Contrairement à une opinion généralement répandue dans les milieux favorables aux
nationalistes arabes, Israël n'a pas remporté cette victoire grâce à l'aide
occidentale. Isolés et subissant un blocus militaire strict, ils ont réussi en
ne comptant que sur leurs propres forces et grâce à une organisation
implacable.
La conclusion de la guerre est dramatique pour les Palestiniens. La plus grande
partie quitte le pays, volontairement ou non. Le maintien de la Cisjordanie et
de la bande de Gaza hors de l'état d'Israël permet de maintenir la majorité de
la population arabe dans un territoire circonscrit. Israël peut désormais se
renforcer dans un état "homogène".
Toutes
les guerres suivantes, jusqu'à la guerre du Liban, en 1981, ont été
successivement remportées par Israël et ont amené son renforcement territorial.
La colonisation a amené 2,8 millions de personnes supplémentaires entre 1948 et
nos jours, portant la population juive à 5,3 millions aujourd'hui.
Les Arabes palestiniens vivent majoritairement dans les territoires occupés (ou
autonomes), soit 3,7 millions d'habitants. Un grand nombre de Palestiniens
vivent également en Jordanie (2,6 millions) et en Israël (1,2 millions). Le
reste de la population palestinienne est exilée dans les pays de la région, du
golf persique ou du continent américain (environ 800.000 habitants). Le problème
de la répartition de la population sur ce territoire reste le problème majeur
dans ce conflit.
Le droit à la défense
d'Israël
Le
cycle de violences a été entamé en 1935 et il n'a guère connu de répit depuis. Les
peuples environnants ont soutenu, hébergé et parfois combattu, la résistance
palestinienne. D'autres opérations militaires d'envergure ont été entreprises
contre Israël par les pays arabes de la région, qui ont toutes échoué.
Apparemment, seuls les Israéliens sont capables de se battre eux-mêmes.
L'invasion du Liban en 1982, au cours de l'opération "Paix en
Galilée", a marqué le premier faux pas d'Israël, alors que la paix avec
l'Egypte était le seul pas tangible vers une pacification de la région. La
guerre des Six Jours (1966) et la guerre du Kippour (1973) étaient des conflits
de protection contre une agression concertée des pays arabes. Le Liban a
représenté, par deux fois, une erreur stratégique et une faute politique de la
part d'Israël. En-dehors de l'aspect militaire, ces actions offensives ont surtout
été des erreurs politiques majeures. La prédominance des militaires au sein des
gouvernements israéliens – quatre premiers ministres de 1948 à nos jours (Ygal
Allon, Yitzhak Rabin, Ehud Barak, Ariel Sharon) – a abouti à un constat d'échec.
L'armée ne peut pas résoudre tous les problèmes de la société israélienne. De
même que la force ne représente pas la seule solution à cette situation. Les
accords d'Oslo ont prouvé qu'une solution diplomatique était possible. L'échec
des négociations de Taba, entre Ehoud Barak et Yasser Arafat a malheureusement
marqué la fin de ce timide espoir.
Le nombre de victimes palestiniennes, entre octobre 2000 et novembre 2006,
s'élève à 29.956 personnes, dont 4.388 morts (source Croix Rouge
Palestinienne).
Le nombre de victimes israéliennes durant la même période s'élève à 8.717
personnes, dont 1.084 tuées. Ce nombre a été considérablement réduit grâce à
l'efficacité de la prévention des attentats. Une attaque sur quatre seulement
parvenant à atteindre son but. Si rien n'avait été fait, 35.000 Israéliens
auraient été victimes de ces actions, dont 4.500 auraient trouvé la mort.
Dans cette guerre fratricide, cette lutte "œil pour œil, dent pour
dent" arrive à un échec immense des deux côtés de la "ligne
verte".
Plus de 8.000 maisons palestiniennes ont été détruites pour des raisons
diverses (construction sans permis, punition contre la participation à des
attentats, objectifs militaires…) et 2.000 Palestiniens sont détenus par
Israël.
Les médias occidentaux s'émeuvent majoritairement de la situation du point de
vue palestinien. Ils n'imaginent que très rarement le danger dans lequel vit la
population israélienne.
La première Intifada s'est achevée par les accords d'Oslo, après que 1.491
Palestiniens et 522 Israéliens sont morts entre 1987 et 2000, en presque huit
années de lutte.
Voilà six ans que dure cette seconde Intifada, et le nombre de victimes est
déjà trois fois plus élevé. Combien faut-il encore de morts avant que les
protagonistes de cette guerre se mettent autour d'une table ? Faut-il que
cette lutte dure Cent Ans, elle aussi ?
Depuis
70 ans, les Palestiniens ont choisi la voie du terrorisme comme seule solution.
Avaient-ils d'autres options ? Malgré tout, on peut critiquer une certaine
partie de cette action, ayant entraîné une violence aveugle contre des
innocents. Les prises d'otage, les massacres perpétrés durant vingt années par
l'OLP, le FPLP et toutes les autres organisations palestiniennes, ont affaibli
ces mouvements de libération. Finalement, c'est l'Intifada, menée à l'intérieur
du pays, qui est parvenue à la création de l'Autorité Palestinienne. La
deuxième Intifada risque de faire éclater celle-ci. La récupération idéologique
de ces insurrections populaires par le Hamas a entraîné une nouvelle
radicalisation et ces tensions aboutissent même à une guerre civile larvée
entre forces palestiniennes.
Médiation
Deux
logiques s'affrontent ici. Israël a le droit de protéger sa population. La
Palestine a le droit d'exister au sein de frontières sûres et reconnues.
Les choses sont ce qu'elles sont devenues. L'Histoire a ramené sur cette terre
un nombre important de Juifs qui vivaient autrefois en Europe, en Afrique ou en
Orient. Les pogroms, la Shoah, les émeutes raciales et les persécutions dont
ils furent l'objet dans les pays arabes après 1947 les ont amenés, en grande
partie, à immigrer en Israël. Rappelons que la présence de communautés juives
était attestée au Proche-Orient et en Afrique du Nord durant toute l'Antiquité
et le Moyen-Âge, jusqu'au 20ème siècle. Ce mouvement est
irréversible et les nationalistes arabo-palestiniens mènent une lutte vouée à
l'échec en niant cette réalité.
Cette situation est la conséquence logique de l'éveil des nationalismes au 19ème
siècle et des colonisations successives. Lorsque les empires ont disparu, aussi
bien en Europe qu'au Proche-Orient, après la première guerre mondiale, toutes
les revendications nationales ont éclaté. Ce mouvement historique de
morcellement des états est parvenu jusqu'au régionalisme contemporain, niant
même l'existence de nations anciennes comme l'Espagne, la France ou l'Italie.
La Palestine a-t-elle jamais existé en tant qu'état ? Existe-t-elle en
tant que nation ? L'ensemble des peuples de cette région, du nord de la
Syrie jusqu'à la mer Rouge, constituait une forme de nation, partageant
énormément de points communs, même s'ils conservaient des particularités
propres. Ces différences se sont maintenues tout au long de l'Histoire,
assurant la continuité de la présence des communautés de Druzes, de
Palestiniens, d'Hébreux, d'Alaouites, de Nabatéens, et même des tribus arabes
nomades, dans toute la région.
A bien y regarder, ces peuples ont plus de points de ressemblance que de
divergence. Et, en premier lieu, la foi en un Dieu unique. Quelles solutions, à
présent, pour un avenir pacifique ?
La coexistence
pacifique.
Imaginons
qu'une nouvelle conférence de la paix, ou des accords secrets entre
Palestiniens et Israéliens, permette une paix durable et la création de deux
états souverains, aux frontières reconnues et stables. Un seul inconvénient à
cette solution : la partition de la Palestine en deux entités sans
continuité territoriale. On en reviendra invariablement aux sources du conflit
de 1948. Solution de court terme uniquement.
2. Une zone sous
contrôle international.
La
communauté internationale, sous la pression de la crise pétrolière et pour
lutter contre le terrorisme islamiste, pourrait être amenée à vouloir occuper
la région et mettre ces territoires sous tutelle pour maintenir la paix. Cette
solution, forcément impopulaire et instable, est improbable, ainsi que peu
souhaitable.
L'union économique.
On
entend régulièrement cette proposition émerger dans le camp des
"modérés" des deux bords. Une union douanière et économique, similaire
à l'Union Européenne, permettrait d'assurer la survie économique de cet
ensemble de pays. Pour parvenir à ce but, il faudrait d'abord que les
différents partenaires potentiels parviennent à un minimum de stabilité
politique et économique. Si Israël est prêt, selon les standards occidentaux, à
participer à un projet de ce genre, comment la Syrie, le Liban, la Palestine et
la Jordanie pourraient-ils y parvenir sans avoir atteint un niveau minimum de
démocratie en interne ? Un ensemble viable devrait réunir, à terme, tous
les pays de la sous-région, de la Syrie jusqu'au Yémen. La route est encore
longue avant d'y parvenir.
Le chaos généralisé.
Les
tensions actuelles pourraient amener une guerre plus large, régionale ou
mondiale. Le démantèlement de l'Irak, la lutte des Chiites pour atteindre le
pouvoir dans la plupart des pays de la région, les enjeux pétroliers, la
faiblesse des royautés et des émirats arabes, la puissance montante de l'Iran,
sont autant de phénomènes inquiétants, chacun étant facteur de risques. Il
n'est pas impossible que le conflit actuel entre Sunnites et Chiites en Irak
dégénère et s'étendent à toute la région. L'avenir serait alors décidé par les
armes.
L'effondrement des
régimes en place.
Un des
principaux obstacles à la paix est le financement constant des mouvements
terroristes par les puissances financières de la région. Les régimes saoudiens
et iraniens, profitant de la manne pétrolière, entretiennent l'instabilité
financière pour des questions idéologiques dangereuses. Le but de quelques
dirigeants occidentaux (américains et pro-américains) est de décapiter ces
régimes, ou de les affaiblir durablement, pour couper les sources de
financement de l'islamisme. Certains théoriciens "faucons" de
Washington misent sur un retour des Jordaniens au pouvoir dans leurs anciennes
possessions grâce à la théorie des dominos. La chute de Saddam Hussein
entraînant une démocratisation des différents régimes, on aurait dû chasser les
souverains arabes de leur trône pour les remplacer par le pouvoir jordanien,
beaucoup plus pro-occidental.
C'est une hypothèse improbable, tant que les régimes arabes et syriens se
maintiennent. Le Roi de Jordanie est peut-être, malgré tout, la clé de voûte de
toute solution diplomatique.
3.800 ans après la disparition d'Abraham, ses fils
continuent à se disputer cette terre. Aucun conflit armé ne parviendra à les
départager. Aucune victoire militaire définitive n'est possible, sans entraîner
un conflit généralisé. La seule solution réside dans l'arrêt de la violence, la
négociation et la diplomatie. Le rôle de nos médias est également de donner une
image juste et équilibrée du conflit. Nous devons dénoncer les actes injustes
commis par Israël, mais aussi les meurtres sanglants des Palestiniens.
10 décembre 2006
MARXISME ET CAPITALISME SONT DANS UN BATEAU, L'UN DES DEUX TOMBE A L'EAU…
Les partis d'extrême-gauche qui cherchent à faire leur unité pour se présenter aux élections présidentielles font tous référence au marxisme, comme base idéologique. Quelques-uns, allant encore plus loin, s'inspirent des mouvements libertaires ou anarchistes. Mais, avant de savoir en quoi consiste leur programme, il est important de rappeler que les sources du marxisme plongent au coeur de la révolution française et des penseurs du siècle des lumières.
Marx s'est inspiré notamment des travaux de John Locke,qui a
théorisé la séparation des pouvoirs, repris par Montesquieu dans "L'Esprit des Lois" (1748). La notion de
classea été inventée par Adam Smith, qui a défini les différents moyens de produire de la richesse (travail,
capital et marché dans "La Richesse
des Nations", 1776). La "Déclaration
des Droits de l'Homme et du Citoyen", promulguée le 26 août 1789,
abolit l'Ancien Régime et les pouvoirs absolus, mais elle entérine les principes fondamentaux du libéralisme économique ("La propriété étant un droit inviolable
et sacré, nul ne peut en être privé."). Ce principe est encore
confirmé dans la Déclaration de 1793 ("Le
droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de
disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de
son industrie"), alors que celle-ci institue un pouvoir absolu exercé
par le peuple, inspiré des principes du "Contrat
social" de Rousseau. La
dictature du prolétariat avant l'heure.
Lorsque Marx analyse les travaux de
ses prédécesseurs, ainsi que les luttes révolutionnaires du 18ème
siècle, il en conclut que la lutte des classes est le moteur même du
changement, par le combat des exploités contre les exploiteurs. Il écrit dans
"Le Manifeste du Parti Communiste" qu'il faut "arracher petit à petit
tout le capital à la bourgeoisie". Les moyens que celui-ci propose sont déjà tout l'arsenal du pouvoir
soviétique : expropriation, impôt sur la fortune, abolition de l'héritage,
nationalisation des banques, des transports, des moyens de production,
collectivisation de l'agriculture, travail obligatoire. Même si Marx et Engels
ont ensuite tenté d'atténuer la portée de ces propos, surtout dans leur
introduction au "Manifeste" de 1872. Ils y déclarent notamment que l'expérience
révolutionnaire de "la Commune" a démontré que "la classe ouvrière ne peut pas se
contenter de prendre telle quelle la machine de l'Etat et de la faire
fonctionner pour son propre compte". Ils avouent également qu'il ne
faut pas "attribuer trop
d'importance aux mesures révolutionnaires énumérées à la fin du chapitre
II".
La mise en œuvre des principes marxistes par les
bolchéviques en 1917 a donné naissance à un régime totalitaire,
alors que celui-ci prétendait donner tout le pouvoir au peuple sur le peuple ("Tout
le pouvoir aux Soviets "). Le petit groupe révolutionnaire dirigé par
Lénine accapare pendant 74 ans l'ensemble des pouvoirs en Russie, à la suite
d'un coup d'état annulant les résultats des premières élections libres après la
révolution de mai. Le même scénario s'est répété en Chine et s'y perpétue de
manière différente. Les révolutions à Cuba et au Cambodge, les mouvements de
libération nationale au Nicaragua et au Vietnam, le coup d'état militaire en
Birmanie, ont mis au pouvoir des dictatures au nom du communisme, qui n'ont
jamais rendu leur liberté aux peuples qu'ils prétendaient délivrer.
Depuis la
fin des années 60, et la dernière conférence internationale communiste, sous la houlette russe, en 1969,
les différents partis d'obédience communiste dans les démocraties occidentales
ont pris leurs distances avec ces pays, proclamant qu'ils n'étaient pas
"authentiquement marxistes". Pourtant, on a vu plus haut que ces régimes n'ont fait qu'appliquer les principes émis dans le Manifeste de 1848 et répété à
l'envi depuis. Se définir aujourd'hui
en tant que communiste revient à accepter ces principes révolutionnaires
faisant partie des textes fondateurs de tous les partis de gauche.
L'anarchisme, né dans le
même mouvement social, au 19ème siècle, s'inspire également de la
révolution française et de la pensée de Rousseau. Bakounine, leader anarchiste
contemporain de Marx, va encore plus loin dans le refus de toute autorité et de
toute forme d'état. Son application politique, au moment de la révolution
russe, a donné lieu à de nouvelles propositions comme l'abolition de la
propriété (plus exactement : le fait de posséder des biens dans le but de faire
du profit, et non la propriété individuelle).
Les situationnistes, regroupés formellement en "Internationale
Situationniste" en 1957, ont rejeté l'application bureaucratique et
totalitaire des principes marxistes par les pouvoirs soviétique et maoïste. Les
mouvements libertaires de Mai 68 dépassent le marxisme en proposant l'abolition
des états et du capitalisme par la suppression des rapports marchands,
l'instauration de l'autogestion généralisée et de la démocratie directe. De
nombreux mouvements alter-mondialistes s'inspirent de cette philosophie
libertaire et anarchiste, de même que les écologistes les plus radicaux, qui
proposent la suppression de la société de consommation et de l'économie de
marché.
L'extrême-gauche s'inspire
donc de l'ensemble de ces textes et de ces principes pour construire un nouveau
projet de société. Malgré tout, les divisions anciennes, entre communistes, socialistes et
anarchistes perdurent et empêchent la naissance d'un mouvement unitaire. Ce
mouvement s'inspire notamment de l'unité formée en Allemagne par les dissidents des partis socialiste et
communiste autour d'Oskar Lafontaine, ainsi secrétaire général du Parti Socialiste allemand.
Les divergences actuelles au sein de la gauche française reflètent les anciennes luttes entre maoïstes,
trotskystes, socialistes et communistes "pro-soviétiques". Malgré la
création d'un "Collectif national
d'initiative pour un rassemblement anti-libéral de gauche et des candidatures
communes" (ouf !), réunissant des partisans du "Non" au projet de
constitution européenne, les leaders des différents mouvements constitués,
comme la LCR, LO et le PCF, se sont déclarés individuellement comme candidats à
l'élection présidentielle. Arlette Laguillier déclare, justement, que "le fait d'avoir été d'accord ensemble contre un texte ne crée pas, nécessairement, un projet politique commun". Il est peut-être encore possible de créer un nouvel
élan autour d'une candidature alternative, comme celle de José Bové ou de
Clémentine Autain. Cet autre choix est appelé de leurs vœux par des élus du
Parti Communiste Français comme Patrick Braouzec, élu de Seine-Saint-Denis.
Le programme de ce collectif, de même que les statuts du PCF, évite désormais
le terme de "révolution", même si celui-ci est encore revendiqué par
Olivier Besancenot ou Arlette Laguillier. Ceux-ci proposent une révolution
démocratique, par opposition, sans doute aux révolutions précédentes, de 1789 à
Cuba. Les 125 mesures proposées actuellement par le mouvement "Alternative
à gauche 2007" sont volontairement très réalistes et pragmatiques. Ce rassemblement à gauche
de la gauche veut prouver sa capacité à gouverner. Mais, ce faisant, il
évite toutes les mesures qui permettraient, théoriquement,
de changer de société en profondeur. Peut-on, par exemple, vraiment réorganiser
l'économie d'une société sans toucher à la bourse, au cœur de son système
financier ? D'autres principes fondamentaux demeurent dans leur programme,
comme l'augmentation du SMIC ou la généralisation des 35 heures. Ceci suppose
qu'ils admettent définitivement l'économie de marché et le marché du travail
tels qu'ils existent aujourd'hui. En quoi ces partis sont-ils encore marxistes dès
lors qu'ils renoncent à l'avènement d'une société égalitaire, prônant un réel
partage des richesses ? L'extrême-gauche, si elle gagnait les élections,
appliquerait-elle son programme révolutionnaire, ou bien serait-elle obligée de
se plier aux lois du marché international ? On voit bien avec Lula au Brésil
ou Chavez au Venezuela, que l'application du programme politique des candidats
d'extrême gauche est confrontée à un contexte unanimement libéral.
Les électeurs qui
s'apprêtent à accorder leur voix à la gauche française croient-ils en sa victoire ?
Besancenot a déclaré, lors d'une émission télévisée, que son but
n'était pas de parvenir au pouvoir. Aveu d'impuissance ou programme
électoral ? Le but de la gauche contestataire est peut-être, précisément,
de ne jamais parvenir au pouvoir, pour ne pas avoir à mettre en œuvre un
programme difficilement réalisable.
Si jamais, par un mouvement inédit et surprenant, la gauche unitaire devait
remporter les élections, il est à peu près certain qu'elle entraînerait de
nouvelles désillusions dramatiques. Gouverner, en démocratie, c'est avant tout
faire des compromis, choisir entre deux mesures celle qui paraît la plus juste.
La faute de Chirac, depuis 2002, a précisément été d'ignorer les voix de gauche
qui lui ont permis d'être réélu contre Le Pen. Sa politique aurait dû se
situer au centre, un gouvernement d'union nationale aurait été possible. Au
lieu de quoi il a choisi une politique radicale, très libérale, avec Raffarin
comme héraut. En agissant de la sorte, il a provoqué le "non" au
projet de constitution européenne, alors que celui-ci était approuvé par
l'ensemble des gauches européennes, ainsi que par tous les syndicats. Il a
permis l'émergence d'un nouvel espoir à l'extrême gauche, provoqué la
radicalisation de la plus grande partie de la population.
N'oublions pas que 71% de la population active gagne moins de 1.500 € par
mois. Et qui peut vivre décemment avec une telle somme, vu les prix actuels de l'immobilier dans les
grandes villes ?
Les principes émis dans
notre première "Déclaration des droits de l'homme" devraient être rappelés
constamment à nos politiques. Faute de quoi, certains seront tentés de s'en
exonérer, comme cette "Déclaration islamique universelle des droits de
l'homme", adoptée à Paris le 19 septembre 1981, qui en est l’antithèse, en
suppose que les droits de l’homme sont issus de la Loi de Dieu exclusivement.
Quant à la moustache de José Bové, les pronostics restent ouverts.
07 décembre 2006
Les Verts sont dans le fruit
2006
restera peut-être comme une date essentielle pour la présence des écologistes
dans la vie politique, en France comme ailleurs. Al Gore et Nicolas Hulot ont
ouvert une nouvelle voie, mais une candidature verte aux élections
présidentielles est-elle réellement crédible ?
L'écologie a fait son entrée en politique il y a
plus de trente ans déjà. La génération contestataire, née de 1968, a transposé
sur le terrain de la protection de la nature son combat contre la société en place.
Lutte contre la société de consommation, contre le capitalisme, contre
l'exploitation du Tiers-Monde, à peine émancipé et déjà soumis à une nouvelle
forme de tyrannie : le marché des matières premières.
René Dumont est le premier écologiste à s'être présenté aux élections
présidentielles, en 1974. C'était un scientifique réputé, expert auprès des
organisations internationales, et très largement marqué à l'extrême-gauche,
déjà. Même si son résultat est resté plus que modeste (1,32% des voix au
premier tour), il a marqué le lancement de l'écologie politique en France. Dès ses
débuts, les partis écologistes se sont déchirés pour décider s'il fallait se
positionner, à droite ou à gauche, ou bien refuser toute alliance pour créer
une "troisième voie" indépendante.
Antoine Waechter, leader du parti Vert, a choisi la politique du
"ni-gauche, ni-droite", avec un certain succès. Le meilleur résultat
électoral jamais atteint a été obtenu en 1993, lorsque trois formations
écologistes se sont présentées simultanément aux élections législatives. Le
cumul des voix, tous mouvements confondus, avait atteint 11,63%. Cet axe a été
abandonné ensuite, Waechter marginalisé, ainsi que Brice Lalonde, et les
résultats sont devenus plus qu'irréguliers. Il faut attendre la campagne de
Daniel Cohn-Bendit, aux élections européennes de 1999 pour retrouver des
niveaux similaires. Mais la candidature de Mamère en 2002 n'a recueilli que 5%
des suffrages, et Dominique Voynet plafonne à 1 ou 2% des intentions de vote
actuellement.
Plus largement encore, deux tendances contradictoires s'affrontent. Les
premiers prônent une rupture totale avec la société actuelle, pour en finir
avec le monde industriel. Les seconds pensent que la science peut remplacer les
techniques actuelles par de nouvelles solutions propres et renouvelables. Pour
caricaturer, c'est le grand écart entre Greenpeace d'un côté et Al Gore de
l'autre. Le débat ne fait que commencer et risque de se prolonger durant
quelques dizaines d'années encore.
A-t-on réellement évalué ce que signifierait une "gouvernance
écologiste" ? Si l'écologie était au centre de nos décisions, elle ne
pourrait se contenter des mesures actuelles, comme l'utilisation d'énergies
renouvelables, la gestion des déchets et le recyclage. Les "gestes citoyens"
proposés actuellement dans le cadre du "Défi pour la Terre" semblent
bien insuffisants à inverser la tendance. De même, les promesses de Kyoto sont
déjà obsolètes. Bien d'autres domaines de nos sociétés seraient affectés.
L'organisation de l'état devrait répondre aux contraintes nouvelles en limitant
le déplacement des fonctionnaires, en favorisant le télé-travail et en
réduisant de façon drastique l'utilisation de carburants par ses forces armées.
Les entreprises devraient supprimer la climatisation, renoncer aux grands
immeubles vitrés, dévoreurs d'énergie. Des pans entiers de l'économie
s'effondreraient progressivement ou brutalement. Le tourisme de masse sera-t-il
encore possible dans un monde sans pétrole ? La pétrochimie, la
plasturgie, les industries automobile et aéronautique auront-elles un
avenir ?... Que dire encore de l'attitude des pays émergents, comme la
Chine et l'Inde, désirant adopter notre mode de vie à une échelle quatre fois
plus grande.
Il semble que, malgré les dangers imminents pesant sur notre environnement, les
électeurs n'aient qu'une confiance limitée dans les capacités des partis
écologistes à peser sur les décisions politiques. Les nominations des ministres
de l'environnement successifs, de Robert Poujade (à ne pas confondre avec
Pierre, son homonyme) nommé dans le deuxième gouvernement de Jacques
Chaban-Delmas, en 1971, jusqu'à Nelly Olin, n'ont certainement pas contribué à
améliorer leur image auprès des électeurs. On se souvient des bourdes
médiatiques les plus récentes, de Roselyne Bachelot ou de Dominique Voynet. La
participation des écologistes à la gestion de la Ville de Paris, aux côtés de
Bertrand Delanoë, fournit d'autres raisons de se méfier de leurs positions.
Les Verts ont très nettement choisi la gauche, et souvent, l'extrême-gauche,
quitte à radicaliser leurs positions. La droite a cherché, sans succès jusqu'à
présent, à contrebalancer ces positions par des écologistes plus proches de
leurs tendances.
L'arrivée de Nicolas Hulot dans le jeu politique bousculera peut-être les
choses. Mais une fois de plus, cette candidature potentielle pose la question
du positionnement de la question écologique sur le plan politique. S'agit-il,
une nouvelle fois, de tenter d'influencer les décisions des partis majoritaires
en participant à leurs gouvernements, ou bien faut-il que l'écologie devienne,
au contraire, le courant unitaire rassemblant des membres de bords politiques
différents dans son sillage ?
La réponse que semble proposer Al Gore dans son discours récent, est de recentrer
l'ensemble des décisions politiques en les analysant sous l'angle
environnemental. Il suppose préalablement que nous n'avons plus le choix ni le
temps d'attendre, en raison de l'urgence devant laquelle nous nous trouvons.
Certains hommes politiques en campagne ont rebondi sur cette base en proposant
de créer un poste de "super-ministre-bis" du gouvernement. Peut-on
réellement croire que nos élites dirigeantes subordonneront désormais leurs
décisions, économiques, sociales, politiques, au dictat d'un ministère
supérieur hiérarchiquement ? En France, les postes essentiels du
gouvernement, en-dehors du ministère de l'Intérieur dont les pouvoirs sont très
étendus, sont réservés à l'économie et aux finances. Les ministres en charge à
ces postes disposent d'un pouvoir immense sur leurs collègues, en parfaite
adhésion avec les décisions prises par le Premier Ministre. On a bien vu,
lorsque Jean-François Borloo a lancé ses généreux plans pour lutter contre la
précarité, que les lignes budgétaires nécessaires ne suivaient pas, rendant
toute décision inopérante. Malgré les discours actuels, on peut craindre que
l'écologie subisse le même destin, une fois l'élection remportée, à droite
comme à gauche. Pour peser effectivement, les écologistes devraient disposer
d'un parti fortement structuré et implanté localement, au même titre que l'UDF,
par exemple. A défaut, il faudrait qu'il obtienne des succès électoraux
majeurs, pour entraîner une dynamique en sa faveur, lors des élections
législatives. Ce ne sera apparemment pas le cas, cette fois-ci encore.
La possibilité d'une candidature de Nicolas Hulot rejoint, sur le plan de la
communication, celles de ses concurrents, Sarkozy et Ségolène. Surmédiatisés,
ils occupent tout le champ et ne laissent la place à aucun autre candidat.
L'élection présidentielle se livre aujourd'hui uniquement à coups de sondages
et d'effets de manche. Contrairement aux campagnes électorales précédentes,
liées aux actions militantes – collage d'affiches, distribution de tracts sur
les marchés, réunions publiques… – les choses semblent se dérouler uniquement
sur Internet et à la télévision. Quel sera l'effet d'une élection obtenue sur
de telles bases ? N'accentuera-t-elle pas, davantage encore, le fossé
entre les élites et le peuple ? Ségolène progresse dans les sondages et
les intentions de vote parce qu'elle a réussi à faire croire "aux gens de
la rue" qu'elle était proche d'eux. Sarkozy tente de combler son retard
dans ce domaine en proclamant, à toute heure, que "les Français
savent" qu'il a raison. Pendant ce temps, les questions fondamentales
concernant l'avenir de notre planète, la santé de notre population et le
développement de nos économies, restent sans réponse. Au moment où tout le
monde se rend compte que les changements climatiques deviennent tangibles et
nous affectent directement, les hommes politiques écologistes semblent
subitement aphones. Sans doute trop occupés à s'entredéchirer ou à tenter de
survivre, eux aussi, dans la jungle politique. Les verts sont entrés dans le
fruit de la politique, mais, pour l'instant, ils n'ont pas encore prouvé qu'ils
étaient capables de répondre aux grands enjeux qui se présentent à nous.