28 février 2007

Présidentielle : entre chaos et anarchie ?

Tous les candidats à l'élection promettent la rupture, le changement, la réforme, selon des termes variés et souvent opposés. Mais quelle est la société que nous promettent réellement les quatre candidats "présidentiables" ? Quel type de gouvernement pourraient-ils ou voudront-ils mettre en place dès leur élection ? Comment leur personnalité risque de peser sur les premiers mois de gouvernement ? Une petite analyse prospective, sans parti pris ni exclusive.

Le chaos

Dimanche 6 mai, 20 heures et 01 seconde. Le portrait s'affiche lentement à l'écran. Jean-Marie Le Pen est Président de la République. Contre toute attente, après cinquante années de combat politique, le vieux leader d'extrême droite (je sais, ils ne veulent plus qu'on les appelle comme ça) est enfin parvenu au pouvoir. Il semble lui-même ne pas croire aux chiffres. A la Bastille, des milliers de partisans se réunissent pour célébrer leur victoire. D'autres groupes de jeunes gens descendent dans la rue. Pendant toute la nuit, de violents affrontements opposent gauchistes et partisans lepénistes. Les jours suivants, l'ordre est rétabli progressivement, malgré de violentes émeutes en banlieue. Les médias du monde entier retransmettent les images terribles de bus brûlés, de voitures de police attaquées à coups de cocktails molotov. Des milices d'extrême droite lancent des ratonnades dans les squats d'immigrés clandestins. Chirac refuse de serrer la main de Le Pen lors de la passation du pouvoir, le Parlement est vide, dans l'attente des prochaines législatives. C'est le chaos total…

Cessons ici la politique fiction pour revenir aux données réelles. En cas de victoire, Le Pen devrait rapidement constituer une majorité pour gouverner. Lors des législatives, les listes d'extrême droite bénéficieraient naturellement de l'élan de la victoire présidentielle. Malgré tout, il est peu probable, sans un maillage de sections fortement implantées dans les régions, que le Front National parvienne à dépasser les 30% des voix. Une majorité parlementaire ne pourrait se constituer sans l'apport des voix de différents partis de droite souverainistes. En cas de majorité, même étroite, avec l'apport de la frange la plus droitière de l'UMP et du Mouvement pour la France, Le Pen obtiendrait les moyens de modifier les règles du jeu et de dissoudre l'Assemblée pour provoquer des élections à la proportionnelle. Prendrait-il le risque de remettre en jeu son pouvoir, si fraîchement acquis, ou bien profiterait-il, à l'instar de François Mitterrand, des avantages que fournit le scrutin majoritaire à deux tours pour le parti parvenu en tête des élections ? Tout dépend de la marge de manœuvre dont il disposerait.

Il est certain que le FN, en tout cas, ne disposerait pas d'un nombre de "ministrables" suffisant pour constituer un gouvernement crédible. Quel premier ministre ? Gollnisch en rêve. Bruno Mégret aurait pu l'espérer, s'il avait apporté plus de sept signatures à Le Pen ! De Villiers le refuserait pour préserver son avenir. Marine se réserverait pour la Présidentielle suivante. Resterait des "exfiltrés" de l'UMP dont la formation ou le passé autoriseraient de les nommer sans risque d'être taxés d'amateurisme. La liste de candidats serait longue, malgré les apparences. Le goût du pouvoir, la manœuvre politique peuvent amener bien des élus à choisir la proie au lieu de l'ombre. Pourquoi pas un Dupont-Aignan, ou une Christine Boutin, par exemple ? (Tout réfléchi, cet exemple est peut-être un peu extrême).

Reste encore à définir les marges de manœuvre réelles d'un gouvernement d'extrême droite face aux engagements de la France en Europe. Sortir de l'Euroland ? Revoir tous les traités ? De nombreux engagements de campagne seraient inapplicables parce qu'ils exigeraient une refonte complète des institutions. Le Sénat ne changera pas de majorité entre-temps et toute modification de la Constitution nécessite la réunion du Parlement en Congrès.

Finalement, une élection de Le Pen à la présidence s'achèverait, selon toute vraisemblance, par une politique finalement assez proche de celle d'un gouvernement de droite classique, avec une "touche" de lutte contre l'immigration toute particulière. Les électeurs déçus retourneraient alors vers les partis traditionnels et l'aventure frontiste s'achèverait dans la désillusion. Les expériences autrichiennes ou italiennes l'ont prouvé. Un gouvernement purement néo-fasciste, ou même seulement souverainiste, dès qu'il obtient le pouvoir, abandonne une bonne partie de son programme parce que celui-ci est tout simplement inapplicable. La seule solution serait de franchir le Rubicon et d'abolir le parlementarisme pour instaurer la dictature, mais là, on entre dans un autre scénario.  

La cohabitation permanente

Deuxième scénario : Bayrou président. La montée régulière du candidat UDF dans les sondages commence à inquiéter les candidats des deux partis majoritaires traditionnels. Leur argument principal pour s'en défendre : il ne pourra pas constituer de majorité et, par conséquent, il ne pourra pas réellement gouverner la France. François Hollande et Nicolas Sarkozy invoquent les "mauvais souvenirs" de la cohabitation. Pourtant, lorsqu'on observe les chiffres de popularité des gouvernements depuis 1981, on constate que la cohabitation a été plébiscitée à trois reprises au moins. Les gouvernements Chirac entre 86 et 88, Balladur de 93 à 95 et Jospin de 97 à 2002, ont été bien plus populaires que ceux d'Edith Cresson, d'Alain Juppé ou de Jean-Pierre Raffarin durant la même période. De fait, la population "politisée" ne représente qu'un petit tiers des électeurs. La moitié des inscrits sur les listes électorales s'abstiennent, votent blanc, nul ou pour un parti d'opposition non représenté à l'Assemblée Nationale. Le reste varie, d'une élection à l'autre, sur des critères purement subjectifs comme : "elle est bien en blanc" ou "il est sympathique", avant tout critère politique. La thèse d'un Président de la République de centre-droit comme François Bayrou désignant un Premier Ministre de centre-gauche, comme Dominique Strauss-Kahn ou Jean-Louis Borloo, a toute les chances de plaire énormément aux Français.

Reste le problème politique sur la méthode pour y parvenir. Ici encore, une mécanique électorale amènerait inévitablement un parti de "majorité présidentielle" à l'Assemblée Nationale, même avec une différence de sièges très faible. L'intérêt de François Bayrou serait de préparer une refonte du code électoral pour y introduire une forte dose de proportionnelle. Pour garantir la continuité de son mandat, le président centriste devra jouer perpétuellement entre les différentes tendances du Parlement. Cette VIème République serait sans doute très différente de la IVème, de triste mémoire. En préservant une élection du Président de la République au suffrage universel, on conserverait les avantages de la Vème République tout en favorisant un parlementarisme plus actif.

En cas de changement de régime, les deux grands partis imploseraient vraisemblablement pour se subdiviser en autant de tendances que possible. Pour rappel (pour ceux qui l'ignoreraient), l'Assemblée Nationale ne comporte pas six ou sept partis, comme on le croit généralement, mais plus de soixante ! Au total, 186 formations politiques ont reçu une approbation de leurs comptes de campagne en 2002. Combien de groupes l'Assemblée Nationale comporterait-elle en cas de réintroduction de la proportionnelle ? Personne ne le sait. Sans doute beaucoup, peut-être trop.

Enfin, quelles sont les chances de réussite de Bayrou sur le moyen terme ? C'est aux électeurs d'en décider. Tout le monde tente de récupérer une partie de sa démarche. Sarkozy explique qu'il pourrait nommer des ministres socialistes dans son gouvernement. Daniel Cohn-Bendit admet un grand mouvement d'union "Socialiste-Verts-UDF", mais autour d'une Présidente socialiste. Et finalement, si c'était lui ?  

L'anarchie au quotidien

Ségolène Royal remonte dans les sondages, paraît-il. Après avoir tambouriné que sa méthode participative serait l'alpha et l'oméga de la politique, nouvelle et plus juste, elle en a été réduite à rappeler les éléphants pour sauver sa candidature. Ceux-ci la soutiennent à présent du bout des lèvres, sans trop vouloir mouiller leur chemise et la candidate le leur rend bien. Il suffisait de voir le discours du Grand-Quevilly pour constater le gouffre qui les sépare encore. Que se passera-t-il si elle est élue ?

De toute évidence, il lui faudra le soutien de François Bayrou, qui a récupéré un grand nombre de déçus de la candidate socialiste. Si ce soutien se déroule correctement, il fera obligatoirement l'objet de tractations nouvelles pour les législatives. Paradoxalement, le parti socialiste risque donc d'être le grand perdant politique d'une victoire présidentielle. Pour parvenir à rallier les voix de l'extrême gauche, du Parti Communiste, des Verts (en recul), en plus des concessions accordées au Parti Radical de Gauche et au Mouvement des Citoyens au moment du ralliement de Christine Taubira et de Jean-Pierre Chevènement, il faudra encore laisser un peu d'espace aux fidèles du candidat centriste pour constituer une majorité.

Ceci se traduira également par la nomination de ministres sur un large éventail de l'échiquier politique, de l'extrême gauche au centre droit. Faute de constituer un gouvernement élargi, Ségolène Royal prendrait le risque d'imiter Jacques Chirac en nommant des ministres uniquement parmi ses fidèles. Il est certain qu'elle se retrouverait alors en perpétuelle opposition interne avec sa propre majorité.

Au vu de sa méthode d'analyse, on peut craindre que la Présidente Royale se résume au rôle de la girouette. Elle ne réagit qu'aux sondages et enquêtes d'opinion. Si cette méthode peut fonctionner en période électorale, il est très douteux qu'elle soit applicable ensuite. La réalité économique, après une éventuelle période d'euphorie de quelques mois, ramènerait inévitablement le gouvernement à une politique d'austérité pour redresser les finances publiques. Rien dans la situation économique actuelle ne peut permettre d'appliquer les ambitieuses propositions socialistes. Trop ambitieuses ? 

D'un autre côté, les tensions internes grandissent jour après au sein du parti socialiste. La candidate a été affaiblie par ses erreurs internationales, ainsi que par sa maladresse dans la gestion de ses rapports avec le bureau politique du parti. L'embellie actuelle ne doit pas faire oublier que l'ensemble des intentions de vote au premier tour est le plus faible, historiquement, depuis 1981. Ceci repose la question, soulevée lors de la désignation de Ségolène Royal par un parti largement influencé par les médias, de la capacité à rassembler la gauche autour de cette candidature.

La Présidence de la République flatterait sans doute l'égo démesuré de la candidate, dont les chevilles ont déjà la fâcheuse tendance à gonfler. On n'ose imaginer la "maîtresse d'école" réprimander à tout bout de champ ses interlocuteurs comme elle le fait depuis le début de la campagne, et même auparavant. On se souvient de son voyage au Chili et de la morgue avec laquelle elle avait répondu à Sebastián Piñera, candidat libéral à l'élection.

Toute la gauche tente de se rassurer au vu des sondages, mais il semble qu'elle n'a jamais été aussi près du gouffre et du risque d'implosion.  

La dictature du parti unique

L'UMP marche comme un seul homme derrière son candidat. Du moins, apparemment. Tout le monde a peur de perdre cette élection, et il est vrai que le bilan des années Chirac risque toujours de peser lourd dans la balance. Les Français risquent encore de se souvenir, au dernier moment, que ce petit Bonaparte de Neuilly a été Ministre de l'Intérieur, certes, mais aussi Ministre de l'Economie, et surtout Ministre d'Etat depuis cinq ans. Son bilan personnel est peu brillant. Ses propositions démagogiques. Le risque d'échec est réel.

Soudain, avec la remontée de Ségolène Royal dans les sondages, les partisans du candidat de droite s'en sont souvenus. Les discours "généreux" tentant d'aller chercher les électeurs de gauche sur leurs terres sont revus et corrigés à droite. Il est important de réconforter l'électorat gaulliste de base. Sarkozy va devoir affronter les banlieues sur leur terrain, après que l'association "AC le feu" a refusé de lui rendre visite au ministère. Pour lui aussi, le chiffrage des promesses est calamiteux. Aucun économiste sérieux ne peut croire qu'il parviendra à réaliser son programme. Pour lui, en cas de victoire, le problème ne sera pas de constituer une majorité. Il est évident que la plupart des sortants seraient réélus presque automatiquement après une victoire UMP à la Présidentielle. Au cours des années soixante, de nombreux Français ont eu l'impression de vivre dans un monde totalement contrôlé par le Général De Gaulle et son parti. Cette tendance à centraliser et contrôler tous les pouvoirs était inhérente à la personnalité du fondateur de la Vème République. Nos institutions en ont conservé la marque. Giscard, Mitterrand, puis Chirac ont exercé le pouvoir en déléguant davantage pour préserver la "grandeur" de la fonction présidentielle et pour se protéger en cas de difficultés. On ne peut oublier les coups que les Premiers Ministres successifs, de Raymond Barre à Dominique de Villepin, ont pu prendre au cours de leur passage à Matignon, en lieu et place de leur Président.

Le vrai problème de Sarkozy, c'est Sarkozy lui-même. Il veut modifier le rapport du pouvoir entre Président de la République et Premier Ministre. Sa volonté débordante cherche à tout contrôler, à se mettre en avant en permanence. Il veut prouver au Monde "qu'il en a" et qu'il est capable. Sans doute pour prouver que les petits en sont aussi bien pourvus que les grands. Sarkozy a fait de grands efforts pour tempérer sa nervosité et a proclamé qu'il avait changé. Peut-on vraiment le croire ? Encore une fois, il s'agit d'une intime conviction que chacun doit se forger. En tout cas, il prendrait le risque, en supprimant le "fusible" que constitue le poste de Premier Ministre, de se retrouver constamment mis en cause, en première ligne. A n'en pas douter, cette tension constante ne pourrait se résoudre que dans une discipline de fer imposée aux élus de la majorité, sommés de se faire bloc contre l'ennemi. L'Elysée deviendrait alors rapidement un bunker dont l'occupant sombrerait dans la névrose. Il faut rappeler que Nicolas Sarkozy n'a pas toujours été ce brillant stratège dirigeant le parti le plus important. Sa popularité a brusquement augmenté le jour où il est entré place Beauvau. Elle risque de s'effondrer au moment de son départ.

Sans remettre en cause la sincérité de l'homme, ni ses capacités intellectuelles, ce boulot est bien trop important pour pouvoir être assumé par un homme seul entouré de courtisans. Bonaparte, devenu Napoléon, a bien essayé. Où se trouverait la Sainte-Hélène de Sarkozy ?

 
Conclusion

Aucun candidat à la Présidence de la République, malgré les déclarations fracassantes diffusées par les médias, ne dispose de solution miraculeuse pour résoudre les difficultés de la France. Nous nous sommes enfoncés, depuis près de trente ans, dans une crise économique profonde, structurelle, creusant le fossé entre riches et pauvres tout en tentant de maintenir un tissu social, progressivement réduit à une peau de chagrin. La désindustrialisation, les crises du pétrole, la hausse du chômage, la précarisation des travailleurs pauvres sont autant de phénomènes économiques et sociaux intangibles et inévitables. L'urgence exige que nos dirigeants s'attaquent enfin aux difficultés au lieu de promettre sans cesse de nouvelles fuites en avant. Quel est celui (ou celle) qui sera désigné(e) par les électeurs pour mener à bien cette tâche ? A vous de choisir en connaissance de cause.

Posté par anima persa à 09:15 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires sur Présidentielle : entre chaos et anarchie ?

    Anarchie ?

    Aucun candidat n'est pour la remise en question de l'autorité et de la hiérarchie. Donc "anarchie", surement pas, bien au contraire. HIERARCHIE et role accru du président.

    Posté par Fares, 18 novembre 2007 à 17:10 | | Répondre
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