28 février 2007
Présidentielle : entre chaos et anarchie ?
Tous les candidats à l'élection promettent la rupture, le changement, la réforme, selon des termes variés et souvent opposés. Mais quelle est la société que nous promettent réellement les quatre candidats "présidentiables" ? Quel type de gouvernement pourraient-ils ou voudront-ils mettre en place dès leur élection ? Comment leur personnalité risque de peser sur les premiers mois de gouvernement ? Une petite analyse prospective, sans parti pris ni exclusive.
Le chaos
Dimanche 6 mai, 20 heures
et 01 seconde. Le portrait s'affiche lentement à l'écran. Jean-Marie Le Pen est
Président de la République. Contre toute attente, après cinquante années de
combat politique, le vieux leader d'extrême droite (je sais, ils ne veulent
plus qu'on les appelle comme ça) est enfin parvenu au pouvoir. Il semble
lui-même ne pas croire aux chiffres. A la Bastille, des milliers de partisans
se réunissent pour célébrer leur victoire. D'autres groupes de jeunes gens
descendent dans la rue. Pendant toute la nuit, de violents affrontements
opposent gauchistes et partisans lepénistes. Les jours suivants, l'ordre est
rétabli progressivement, malgré de violentes émeutes en banlieue. Les médias du
monde entier retransmettent les images terribles de bus brûlés, de voitures de
police attaquées à coups de cocktails molotov. Des milices d'extrême droite
lancent des ratonnades dans les squats d'immigrés clandestins. Chirac refuse de
serrer la main de Le Pen lors de la passation du pouvoir, le Parlement est
vide, dans l'attente des prochaines législatives. C'est le chaos total…
Cessons ici la politique
fiction pour revenir aux données réelles. En cas de victoire, Le Pen devrait rapidement constituer une
majorité pour gouverner. Lors des législatives, les listes d'extrême droite
bénéficieraient naturellement de l'élan de la victoire présidentielle. Malgré
tout, il est peu probable, sans un maillage de sections fortement implantées
dans les régions, que le Front National parvienne à dépasser les 30% des voix.
Une majorité parlementaire ne pourrait se constituer sans l'apport des voix de
différents partis de droite souverainistes. En cas de majorité, même étroite,
avec l'apport de la frange la plus droitière de l'UMP et du Mouvement pour la
France, Le Pen obtiendrait les moyens de modifier les règles du jeu et de
dissoudre l'Assemblée pour provoquer des élections à la proportionnelle.
Prendrait-il le risque de remettre en jeu son pouvoir, si fraîchement acquis,
ou bien profiterait-il, à l'instar de François Mitterrand, des avantages que
fournit le scrutin majoritaire à deux tours pour le parti parvenu en tête des
élections ? Tout dépend de la marge de manœuvre dont il disposerait.
Il
est certain que le FN, en tout cas, ne disposerait pas d'un nombre de
"ministrables" suffisant pour constituer un gouvernement crédible.
Quel premier ministre ? Gollnisch en rêve. Bruno Mégret aurait pu
l'espérer, s'il avait apporté plus de sept signatures à Le Pen ! De
Villiers le refuserait pour préserver son avenir. Marine se réserverait pour la
Présidentielle suivante. Resterait des "exfiltrés" de l'UMP dont la
formation ou le passé autoriseraient de les nommer sans risque d'être taxés
d'amateurisme. La liste de candidats serait longue, malgré les apparences. Le
goût du pouvoir, la manœuvre politique peuvent amener bien des élus à choisir
la proie au lieu de l'ombre. Pourquoi pas un Dupont-Aignan, ou une Christine
Boutin, par exemple ? (Tout réfléchi, cet exemple est peut-être un peu
extrême).
Reste encore à définir les marges de manœuvre réelles d'un
gouvernement d'extrême droite face aux engagements de la France en Europe.
Sortir de l'Euroland ? Revoir tous les traités ? De nombreux
engagements de campagne seraient inapplicables parce qu'ils exigeraient une
refonte complète des institutions. Le Sénat ne changera pas de majorité
entre-temps et toute modification de la Constitution nécessite la réunion du
Parlement en Congrès.
Finalement, une élection
de Le Pen à la présidence s'achèverait, selon toute vraisemblance, par une
politique finalement assez proche de celle d'un gouvernement de droite
classique, avec une "touche" de lutte contre l'immigration toute
particulière. Les électeurs déçus retourneraient alors vers les partis
traditionnels et l'aventure frontiste s'achèverait dans la désillusion. Les
expériences autrichiennes ou italiennes l'ont prouvé. Un gouvernement purement
néo-fasciste, ou même seulement souverainiste, dès qu'il obtient le pouvoir, abandonne
une bonne partie de son programme parce que celui-ci est tout simplement inapplicable.
La seule solution serait de franchir le Rubicon et d'abolir le parlementarisme
pour instaurer la dictature, mais là, on entre dans un autre scénario.
La cohabitation permanente
Deuxième scénario : Bayrou
président. La montée régulière du candidat UDF dans les sondages commence à
inquiéter les candidats des deux partis majoritaires traditionnels. Leur
argument principal pour s'en défendre : il ne pourra pas constituer de majorité
et, par conséquent, il ne pourra pas réellement gouverner la France. François
Hollande et Nicolas Sarkozy invoquent les "mauvais souvenirs" de la
cohabitation. Pourtant, lorsqu'on observe les chiffres de popularité des
gouvernements depuis 1981, on constate que la cohabitation a été plébiscitée à
trois reprises au moins. Les gouvernements Chirac entre 86 et 88, Balladur de
93 à 95 et Jospin de 97 à 2002, ont été bien plus populaires que ceux d'Edith
Cresson, d'Alain Juppé ou de Jean-Pierre Raffarin durant la même période. De
fait, la population "politisée" ne représente qu'un petit tiers des
électeurs. La moitié des inscrits sur les listes électorales s'abstiennent,
votent blanc, nul ou pour un parti d'opposition non représenté à l'Assemblée
Nationale. Le reste varie, d'une élection à l'autre, sur des critères purement
subjectifs comme : "elle est bien en blanc" ou "il est
sympathique", avant tout critère politique. La thèse d'un Président de la
République de centre-droit comme François Bayrou désignant un Premier Ministre
de centre-gauche, comme Dominique Strauss-Kahn ou Jean-Louis Borloo, a toute
les chances de plaire énormément aux Français.
Reste le problème
politique sur la méthode pour y parvenir. Ici encore, une mécanique électorale
amènerait inévitablement un parti de "majorité présidentielle" à
l'Assemblée Nationale, même avec une différence de sièges très faible.
L'intérêt de François Bayrou serait de préparer une refonte du code électoral
pour y introduire une forte dose de proportionnelle. Pour garantir la
continuité de son mandat, le président centriste devra jouer perpétuellement
entre les différentes tendances du Parlement. Cette VIème République
serait sans doute très différente de la IVème, de triste mémoire. En
préservant une élection du Président de la République au suffrage universel, on
conserverait les avantages de la Vème République tout en favorisant
un parlementarisme plus actif.
En cas
de changement de régime, les deux grands partis imploseraient vraisemblablement pour se
subdiviser en autant de tendances que possible. Pour rappel (pour ceux qui
l'ignoreraient), l'Assemblée Nationale ne comporte pas six ou sept partis, comme
on le croit généralement, mais plus de soixante ! Au total, 186
formations politiques ont reçu une approbation de leurs comptes de campagne en
2002. Combien de groupes l'Assemblée Nationale comporterait-elle en cas de
réintroduction de la proportionnelle ?
Enfin, quelles sont les chances de réussite de
Bayrou sur le moyen terme ? C'est aux électeurs d'en décider.
L'anarchie au quotidien
Ségolène Royal remonte
dans les sondages, paraît-il. Après avoir tambouriné que sa méthode
participative serait l'alpha et l'oméga de la politique, nouvelle et plus
juste, elle en a été réduite à rappeler les éléphants pour sauver sa
candidature. Ceux-ci la soutiennent à présent du bout des lèvres, sans trop
vouloir mouiller leur chemise et la candidate le leur rend bien. Il suffisait
de voir le discours du Grand-Quevilly pour constater le gouffre qui les sépare
encore. Que se passera-t-il si elle est élue ?
De toute évidence, il lui
faudra le soutien de François Bayrou, qui a récupéré un grand nombre de déçus
de la candidate socialiste. Si ce soutien se déroule correctement, il fera
obligatoirement l'objet de tractations nouvelles pour les législatives.
Paradoxalement, le parti socialiste risque donc d'être le grand perdant
politique d'une victoire présidentielle. Pour parvenir à rallier les voix de
l'extrême gauche, du Parti Communiste, des Verts (en recul), en plus des
concessions accordées au Parti Radical de Gauche et au Mouvement des Citoyens
au moment du ralliement de Christine Taubira et de Jean-Pierre Chevènement, il
faudra encore laisser un peu d'espace aux fidèles du candidat centriste pour
constituer une majorité.
Ceci se traduira également
par la nomination de ministres sur un large éventail de l'échiquier politique,
de l'extrême gauche au centre droit. Faute de constituer un gouvernement
élargi, Ségolène Royal prendrait le risque d'imiter Jacques Chirac en nommant
des ministres uniquement parmi ses fidèles. Il est certain qu'elle se
retrouverait alors en perpétuelle opposition interne avec sa propre majorité.
Au vu de sa méthode
d'analyse, on peut craindre que la Présidente Royale se résume au rôle de la
girouette. Elle ne réagit qu'aux sondages et enquêtes d'opinion. Si cette
méthode peut fonctionner en période électorale, il est très douteux qu'elle
soit applicable ensuite. La réalité économique, après une éventuelle période
d'euphorie de quelques mois, ramènerait inévitablement le gouvernement à une
politique d'austérité pour redresser les finances publiques. Rien dans la
situation économique actuelle ne peut permettre d'appliquer les ambitieuses
propositions socialistes. Trop ambitieuses ?
D'un autre côté, les
tensions internes grandissent jour après au sein du parti socialiste. La
candidate a été affaiblie par ses erreurs internationales, ainsi que par sa
maladresse dans la gestion de ses rapports avec le bureau politique du parti.
L'embellie actuelle ne doit pas faire oublier que l'ensemble des intentions de
vote au premier tour est le plus faible, historiquement, depuis 1981. Ceci
repose la question, soulevée lors de la désignation de Ségolène Royal par un
parti largement influencé par les médias, de la capacité à rassembler la gauche
autour de cette candidature.
La Présidence de la
République flatterait sans doute l'égo démesuré de la candidate, dont les
chevilles ont déjà la fâcheuse tendance à gonfler. On n'ose imaginer la
"maîtresse d'école" réprimander à tout bout de champ ses
interlocuteurs comme elle le fait depuis le début de la campagne, et même
auparavant. On se souvient de son voyage au Chili et de la morgue avec laquelle
elle avait répondu à Sebastián Piñera,
candidat libéral à l'élection.
Toute la gauche tente de
se rassurer au vu des sondages, mais il semble qu'elle n'a jamais été aussi
près du gouffre et du risque d'implosion.
La dictature du parti unique
L'UMP marche comme un seul
homme derrière son candidat. Du moins, apparemment. Tout le monde a peur de
perdre cette élection, et il est vrai que le bilan des années Chirac risque
toujours de peser lourd dans la balance. Les Français risquent encore de se
souvenir, au dernier moment, que ce petit Bonaparte de Neuilly a été Ministre
de l'Intérieur, certes, mais aussi Ministre de l'Economie, et surtout Ministre
d'Etat depuis cinq ans. Son bilan personnel est peu brillant. Ses propositions
démagogiques. Le risque d'échec est réel.
Soudain, avec la remontée
de Ségolène Royal dans les sondages, les partisans du candidat de droite s'en
sont souvenus. Les discours "généreux" tentant d'aller chercher les
électeurs de gauche sur leurs terres sont revus et corrigés à droite. Il est
important de réconforter l'électorat gaulliste de base. Sarkozy va devoir
affronter les banlieues sur leur terrain, après que l'association "AC le
feu" a refusé de lui rendre visite au ministère. Pour lui aussi, le
chiffrage des promesses est calamiteux. Aucun économiste sérieux ne peut croire
qu'il parviendra à réaliser son programme. Pour lui, en cas de victoire, le
problème ne sera pas de constituer une majorité. Il est évident que la plupart
des sortants seraient réélus presque automatiquement après une victoire UMP à
la Présidentielle. Au cours des années soixante, de nombreux Français ont eu
l'impression de vivre dans un monde totalement contrôlé par le Général De
Gaulle et son parti. Cette tendance à centraliser et contrôler tous les
pouvoirs était inhérente à la personnalité du fondateur de la Vème
République. Nos institutions en ont conservé la marque. Giscard, Mitterrand, puis
Chirac ont exercé le pouvoir en déléguant davantage pour préserver la
"grandeur" de la fonction présidentielle et pour se protéger en cas
de difficultés. On ne peut oublier les coups que les Premiers Ministres
successifs, de Raymond Barre à Dominique de Villepin, ont pu prendre au cours
de leur passage à Matignon, en lieu et place de leur Président.
Le vrai problème de
Sarkozy, c'est Sarkozy lui-même. Il veut modifier le rapport du pouvoir entre
Président de la République et Premier Ministre. Sa volonté débordante cherche à
tout contrôler, à se mettre en avant en permanence. Il veut prouver au Monde
"qu'il en a" et qu'il est capable. Sans doute pour prouver que les
petits en sont aussi bien pourvus que les grands. Sarkozy a fait de grands
efforts pour tempérer sa nervosité et a proclamé qu'il avait changé. Peut-on
vraiment le croire ? Encore une fois, il s'agit d'une intime conviction
que chacun doit se forger. En tout cas, il prendrait le risque, en supprimant
le "fusible" que constitue le poste de Premier Ministre, de se
retrouver constamment mis en cause, en première ligne. A n'en pas douter, cette
tension constante ne pourrait se résoudre que dans une discipline de fer imposée
aux élus de la majorité, sommés de se faire bloc contre l'ennemi. L'Elysée
deviendrait alors rapidement un bunker dont l'occupant sombrerait dans la
névrose. Il faut rappeler que Nicolas Sarkozy n'a pas toujours été ce brillant
stratège dirigeant le parti le plus important. Sa popularité a brusquement
augmenté le jour où il est entré place Beauvau. Elle risque de s'effondrer au
moment de son départ.
Sans remettre en cause la
sincérité de l'homme, ni ses capacités intellectuelles, ce boulot est bien trop
important pour pouvoir être assumé par un homme seul entouré de courtisans.
Bonaparte, devenu Napoléon, a bien essayé. Où se trouverait la Sainte-Hélène de
Sarkozy ?
Conclusion
Aucun candidat à la
Présidence de la République, malgré les déclarations fracassantes diffusées par
les médias, ne dispose de solution miraculeuse pour résoudre les difficultés de
la France. Nous nous sommes enfoncés, depuis près de trente ans, dans une crise
économique profonde, structurelle, creusant le fossé entre riches et pauvres tout
en tentant de maintenir un tissu social, progressivement réduit à une peau de
chagrin. La désindustrialisation, les crises du pétrole, la hausse du chômage,
la précarisation des travailleurs pauvres sont autant de phénomènes économiques
et sociaux intangibles et inévitables. L'urgence exige que nos dirigeants
s'attaquent enfin aux difficultés au lieu de promettre sans cesse de nouvelles
fuites en avant. Quel est celui (ou celle) qui sera désigné(e) par les
électeurs pour mener à bien cette tâche ? A vous de choisir en
connaissance de cause.
10 février 2007
DIS-MOI QUI ECRIT POUR TOI…
… et je te dirai quel
candidat tu es. Selon le Canard
Enchaîné, la "plume" de Ségolène Royal, Sophie Bouchet-Petersen, a
rangé ses stylos, à bout de souffle après plus d'une année de "Désirs
d'Avenir". Ceci repose la question du discours politique. Est-ce la pensée
du candidat qui s'exprime ou celle de son speech-writer ? Petit tour
d'horizon des "nègres" de la campagne.
A tout seigneur, tout honneur. Jean-Louis
Bianco a fait appel à Erik Orsenna, son ancien compagnon à l'Elysée dans
l'équipe Mitterrand des grandes années. Orsenna a rejoint l'équipe à la
mi-janvier pour découvrir qu'il n'existait aucune ébauche du discours essentiel
du 11 février ! Quelles seront les idées exprimées ce jour-là ? Celles
d'Orsenna, de Vincent Peillon, de Benjamin Stora ou de Ségolène Royal ? Jusque
là, on croyait que ce serait les idées des citoyens, recueillies précieusement
lors des "débats citoyens" et synthétisées par la candidate
socialiste. Quelles que soient les qualités littéraires et l'intelligence de
l'écrivain-académicien-voyageur, ce choix de dernière minute indique un net
affolement de la part du camp de la candidate socialiste.
Comme un signe, la fidèle Sophie,
conseillère de Ségolène Royal depuis le Ministère de l'Enseignement Scolaire,
devenue la première conseillère des débuts de campagne, en décembre 2005, se
retrouve mise à l'écart, vidée par une campagne trop longue. Celle dont les
médias nous vantaient l'engagement féministe et les rares qualités
intellectuelles a échoué. L'Histoire nous dira-t-elle un jour qui, de Ségolène
Royal ou sa conseillère, a imaginé le concept des "débats
participatifs" ?
Et voici qu'arrive l'échéance du 11
février, attendue comme l'apparition de la Vierge à Bernadette Soubirous (le 11
février 1858!), et la synthèse des débats. Erik Orsenna a-t-il au moins assisté
à l'une de ces réunions citoyennes ? Ou, du moins, a-t-il participé à
l'écriture du programme du Parti Socialiste ? C'est moins que probable. L'année
dernière, il faisait la promotion de son dernier ouvrage : "Voyage aux
Pays du Coton", petit précis de mondialisation. Il est même possible qu'il
ait été opposé à ce concept, ses précédentes déclarations ayant laissé
transpirer un certain agacement à l'égard de la candidate choisie par le Parti
Socialiste. Cependant, ce sont des "mercenaires" de la plume qui sont
à présent chargés de donner corps à ces fameuses propositions.
Le trou d'air ayant jeté un vent de
panique dans les rangs socialistes, on décide enfin d'appliquer les vieilles
recettes de tonton Mitterrand : rassembler son camp au premier tour, incarner
un espoir pour la gauche. Retour aux vieilles recettes éprouvées. Virage à
gauche toute. Fabius et Mélenchon doivent s'arracher leurs derniers cheveux.
C'est précisément dans ce sens qu'ils œuvraient depuis deux ans.
Du côté de Sarkozy, on a assisté également
à un important virage sémantique depuis l'arrivée d'Henri Guaino dans
l'équipe du candidat UMP. Cet ancien chargé de mission auprès de Philippe
Séguin, souverainiste, a finalement rejoint la maison-mère du Gaullisme après
un détour par le RPF. Celui-ci ayant perdu toute chance de parvenir à ses fins
politiques, Guaino s'est laissé récupérer par Sarkozy. Il apporte un souffle
bonapartiste aux discours du candidat de droite, jusque là plus proche de
Ronald Reagan et Margaret Thatcher que de Charles De Gaulle ou André Malraux.
L'équipe des "plumitifs" de
Sarkozy s'est constituée autour d'Emmanuelle Mignon, diplômée de l'ESSEC et
énarque, avec les publicitaires Jean-Michel Goudard (le "G" d'Euro
RSCG) et François de la Brosse, publicitaire amené par Cécilia. Ceci
signifierait-il qu'il est plus facile de vendre Sarkozy comme un produit
politique, par des hommes de communication, que par des "politiques"
? L'arrivée de Guaino a apporté un souffle républicain, plus politique, qui
habille le candidat d'un costume présidentiel plus présentable. Seul, répétant
à voix basse le discours de son champion lors du discours de la Porte de
Versailles, il a compris qu'on ne gagnait pas une élection présidentielle sans
incarner une certaine idée de la France. La population refusant massivement le
libéralisme économique cher au cœur de Sarkozy, il ne reste que la Nation, le
patriotisme et la protection des plus faibles pour réunir les électeurs autour
du candidat. Une chose est certaine : les mots que prononcent actuellement
Nicolas Sarkozy ne lui viennent pas du cœur, mais plutôt du prompteur. En cas
de victoire, Guaino relativise son rôle par avance. Il sait que seul le
résultat compte, au-delà de ses idées.
Reste François Bayrou. On l'a vu récemment s'exprimer devant les cadres de son
parti. Son discours, griffonné à la main sur une feuille colorée était posé sur
son pupitre. Il improvisait visiblement la plus grande partie de son
intervention, ne prenant que des repères sur ses notes. Il est vrai que Bayrou
est le seul "littéraire" des candidats. Agrégé en lettres classiques,
il a même été la "plume" de Jean Lecanuet, ancien candidat à la
Présidentielle en 1965, à l'époque où Laurent Fabius écrivait pour Mitterrand
et Alain Juppé pour Chirac. On ne trouve pas trace d'écrivains appelés en
renfort pour aider le candidat centriste. La seule figure notable de son
entourage liée aux médias est Jean-Marie Cavada, l'ancien présentateur et
président de Radio-France. Rien n'indique que celui-ci rédige la moindre ligne
pour son candidat. Ce n'est certainement pas Nicolas Perruchot, maire de Blois,
ni Charles de Courson, député de la Marne, qui pourraient remplir ce
rôle, même s'ils participent activement à la campagne du candidat centriste.
Bayrou a créé des cercles de réflexion,
avec Hervé Morin et Marielle de Sarnez, notamment, pour réfléchir au contenu de
ses propositions, mais c'est lui qui tranche, décide et s'exprime. C'est donc
le seul des trois premiers candidats (selon les sondages) dont on est sûr, en
l'écoutant, qu'il exprime des idées personnelles. Ceci peut-il faire la
différence ? Sans doute pas, mais saluons le talent du candidat, toujours
différent des autres.
07 février 2007
Bon anniversaire, Monsieur le Président !
C'est une époque lointaine, qui paraîtrait irréelle
aux moins de... quarante ans ? La France n'était plus cette grande puissance,
lumière du monde libre, vigie de la libre pensée, de la laïcité et de la
République. Depuis mai 1968, la crise pétrolière, les difficultés
économiques grandissantes, le pays semblait entrer dans une phase de déclin.
Mais pourtant, homme hors du temps, héritier étrange d'un Flaubert qui aurait
choisi l'ENA plutôt que la littérature, Giscard croyait en son destin. Comment
se percevait-il ? Quel était le fonds de sa pensée ?
Ce
jeune technocrate de 48 ans était entré en politique en 1956, en même temps
qu'un certain Jean-Marie Le Pen, à qui il disputait le titre du plus jeune
député de France. Il a toujours été le plus jeune, partout. Double bac à 15
ans, la Croix de Guerre à 18 ans, l'école Polytechnique à 22 ans, l'ENA à 25
ans, l'inspection des Finances à 26 ans… Dans cette IVème République
moribonde, qui ignorait encore que le général De Gaulle allait venir la secouer
une dernière fois, la carrière politique semblait bien grise et empesée. Mais
Giscard avait confiance en son destin. Avait-il ressenti le changement en
cours, qui allait propulser John Kennedy, Nikita Khroutchev, Fidel Castro et
bien d'autres sur les devants de la scène. C'est le moment de l'irruption de la
télévision, la conquête spatiale, les télécommunications, la société de
consommation, le rock and roll, l'insurrection hongroise…
La France était encore une
puissance coloniale, mais pour bien peu de temps.
Que faisait-il alors, en
plein tournant historique ? Jouait-il de l'accordéon, le soir au coin du
feu, pour endormir ses jeunes enfants ? Travaillait-il à un projet de
roman ? Il semble être resté étranger aux tendances du moment. Fils de bonne famille, traditionaliste, il s'est
fait élire dans la circonscription où son arrière-grand-père fut conseiller
général, puis sénateur, pendant 28 ans, à la fin du XIXème siècle. A
l'Assemblée Nationale, il a remplacé son grand-père, élu sénateur depuis 1938
et député depuis 1945. Autant dire qu'il n'apportait pas un souffle
révolutionnaire dans son camp. Il faisait partie de cette bonne société
bourgeoise, privilégiée et loin des préoccupations modernes.
De même, sa carrière
ministérielle a été marquée par un conformisme sans faille. Fidèle élève
d'Antoine Pinay, il a manié la planche à billet en tant que ministre des
Finances à plusieurs reprises, totalisant neuf années à ce poste. Et c'est
ainsi qu'il s'est retrouvé candidat à la Présidentielle à la suite de la mort
de Georges Pompidou, en avril 1974.
Soudain, cet homme gris,
déjà très dégarni, a voulu incarner la modernité et le changement. Il a créé le
poste de Secrétariat d'état à la condition féminine, confié à Françoise Giroud,
il a fait éclater l'ORTF, divisée en TF1, Antenne 2 et France 3 pour la
télévision, Simone Veil a fait voter la loi sur l'interruption volontaire de
grossesse, il a accéléré le programme nucléaire, il a organisé la Sécurité
Sociale, étendue à l'ensemble des travailleurs, il a reçu les éboueurs à
l'Elysée, s'est invité à dîner chez des Français ordinaires…
Que reste-t-il de tout
cela, 25 ans après son départ de l'Elysée ?
Des images vieillies du
"Petit Rapporteur", le règne de Guy Lux et des Carpentier, l'arrivée
des Mac Donald en France, le son du groupe Téléphone, le TGV, le
"mariage" de Coluche et Thierry Le Luron, la coiffure de Mireille
Mathieu, qui n'a toujours pas changé…
La carrière politique de
Giscard est restée marquée par cet échec. Malgré le livre récent de Raymond
Barre, qui retrace cette époque vue de l'intérieur, il ne reste aucune trace
tangible de son passage. Bien qu'il ait tenté de créer un nouveau centre, en
proclamant notamment qu'il fallait répondre aux questions et aux besoins de
"deux Français sur trois", il n'est jamais revenu sur le devant de la
scène. Le dernier échec de cet Européen convaincu aura été le refus du projet
de Traité Constitutionnel Européen, l'an dernier.
Son dernier héritier,
François Bayrou, parviendra-t-il enfin au pouvoir pour réconcilier droite et
gauche, engager une politique de refondation républicaine ? Les sondages
lui font crédit d'une certaine hausse de popularité, toujours très loin
derrière Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. S'il réussissait, ce serait sans
doute le plus beau cadeau d'anniversaire pour le seul ex-Président actuel.